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Jean-Paul13
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Toine des garrigues- Le livre sur PLC ! - Page 2 Empty Re: Toine des garrigues- Le livre sur PLC !

Ven 13 Aoû 2021 - 7:44
5- Le chemin

Augustin prend la route, ou plutôt c'est la route qui le prend par la main.
Elle le guide.
Le pas est sûr, ferme, décidé. Ce n'était pas le pas de Toine qui à l'époque revenait du village avec ses deux grands bras qui battaient inutilement les airs comme un oiseau blessé.
Et pourtant Augustin ne sait où il va. Il prend le chemin qui va de la Grande Bastide vers la liberté. Vers un non-lieu, vers autre chose.
Il fait encore bien nuit, seul un grand chêne se dresse éclairé par la pleine lune, tout contre la départementale. De chaque côté, d'immenses étendues gelées de champs de céréales coupées dont il ne reste que des tiges courtes, faméliques.
Alors il faut presser l'allure, c'est aussi question de se réchauffer, de ne pas rester plus longtemps, le froid de l'asphalte colle sur les vieilles chaussures qui n'en peuvent plus. Il aurait dû mettre du journal avant d'enfiler les chaussettes, comme le faisaient les anciens. Mais il n'en a pas eu le temps, l'appel de la liberté était trop impétueux.
Augustin ne sait plus depuis combien de jours il marche vers l'Est comme cela, longtemps, très longtemps, c'est sûr. Ce matin le faible soleil d'hiver lui indique la direction, mais cela ne le réchauffe pas plus. Il accélère toujours un peu plus, son cœur tape fort, régulièrement.
Cela non plus ne le réchauffe pas, même ça le fatigue. Il n'est pas de première jeunesse, il doit prendre un chemin de traverse, se poser, souffler, s'arrêter.
Maintenant c'est un chemin de pierres, bien blanches, bien rondes. Avec le temps elles se sont enfilées bien comme il faut dans la terre, l'une contre l'autre, disciplinées, à moins que ce ne soient les lourds tracteurs qui les aient fait rentrer dans l'argile, petit à petit, parcimonieusement, pour indiquer aux passants qu'ici on travaille.
- Qu'est-ce que je fais là ?
Cette question, mille fois annoncée, mille fois débattue par l'humanité, Augustin l'a dit tout haut, pour lui tout seul. Il se parle à lui-même, comme le fait si souvent Toine. C'est plus fort que lui, il est maintenant si loin et toujours si proche de Toine, de sa famille aux mille secrets et surtout du seul vrai secret qui vaille.

Maintenant ce sont des petits cailloux qui le mènent à une allée bien propre, avec deux lignes d'arbustes qui sentent déjà bon le renouveau. On imagine essaiment les parfums d'été et peut être quelque cigale.
Elle est là, nul ne sait pourquoi, ni comment elle a su, mais elle est là, les bras croisés. Un peu comme dans ces vieux films où c'est trop beau de voir que les deux amoureux se retrouvent toujours après mille péripéties qui font qu'ils ne se sont même pas échangé leurs adresses ou leurs numéros de téléphone.
Ils se retrouvent toujours, c'est la magie du moment, l'incroyable, le miracle, l'instant d'émotion... Celui qui fait pleurer les enfants et les grandes personnes.
Pour l'instant, en ce qui concerne l'émotion de la campagne, cela se résume aux travaux qu'il reste à faire.
- Je viens pour les tâches, je suis journalier... la taille peut-être, je sais le faire, je le fais souvent...
Elle a un regard dur, lui il baisse les yeux, pourtant c'est une femme...
Une petite fille blonde l'a rejoint et elle se colle littéralement contre sa mère.
- Si cela vous va, je ne dis pas non, au tarif que vous savez, le SMIC et je vous retiens la chambre et les deux repas par jour. Pour le café et le pain du matin, je ne vous les compte pas. Avec les surfaces, il y en a au moins pour 6 semaines... vous êtes envoyé par le service de la Chambre ? Ils ne m'ont pas avertie...
Augustin fait signe que non, il se dit que c'est foutu...
- Pas grave, on fait l'essai, on verra bien...
Il y a eu l'essai, puis la suite.
Augustin se trouve bien dans cette Bastide-là. La patronne, il l'a voit deux fois le jour : au café du matin à l'embauche, puis au café du soir. Celui-là non plus il n'est pas compté dans le tarif. Alors, la taille se fait petit à petit, les Syraths, les Cabernets, les Unis blancs, le Sauvignon...
Ces jours d'hiver, il les passe à se geler les doigts, à compter les gourmands, à tailler les plants, à prendre le café du matin, et celui du soir. Le repas du midi et celui du soir, ça compte moins, il les prend avec l'autre journalier, un habitué qui vient ici chaque année depuis pas mal d'années.
Les 6 semaines en font 7, puis 8... la patronne lui a demandé de rester pour les engrais après la taille, et puis pour faire un drainage le long de la grande Terre.

Augustin travaille vite, trop vite. Après les tailles, les engrais, le drainage... mais il y a toujours à faire, c'est la campagne. Maintenant il s'occupe à préparer les commandes, pas le travail d'ordinateur, mais celui de la cave, l'embouteillage, les caisses de bouteilles...
Pour la vinification, il y a un spécialiste qui vient, maintenant c'est le seul extérieur qui travaille encore au domaine. Augustin est un peu jaloux, il voudrait tout faire, mais c'est vraiment trop compliqué. Sinon, avec la patronne, ils se débrouillent. En rien de temps il est devenu indispensable, il fait tout.
Il ne sait même pas son prénom : c'est la patronne. Elle sait le sien, bien sûr, son nom et son prénom, sa date de naissance, et son immatriculation MSA pour les feuilles de paie.
C'est au début du printemps que s’est arrivé, avant il faisait trop froid.
Elle ne pouvait le faire que dehors, dedans ce n'est pas possible.
Un jour qu'il n'y avait pas Mistral, elle a sorti son chevalet. Elle l'a posé pile à l'entrée de la Bastide, sur le perron, au beau milieu de l'allée, le visage plein face au soleil – Augustin s'est alors dit que seuls les grands peintres pouvaient faire cela -
La patronne a pris les pinceaux, elle peint. La petite blonde reste sagement à ses côtés, pour une fois elle ne colle pas sa mère.
Augustin n'a pas voulu voir, il n'a pas osé.
Il en a fallu du temps... Un jour elle lui a montré, elle lui a montré cette peinture, et puis une autre, celle qu'elle avait peinte avant, et puis celle d'avant encore.
Et comme cela jusqu'à la première.
Cette première toile, c'est le banc. Peint comme celui de Toine.
Augustin ressent une grosse chaleur qui le traverse de haut en bas, il doit se maintenir à la chaise pour ne pas chuter. Face à lui elle se tient droite comme un i.
Augustine, la sœur.
Celle qu'on ne savait pas, celle qu'ils avaient perdue.

La vieille tourne la soupe, ça n'en finit pas. Elle a mis les pommes de terre, les carottes, le céleri, deux navets et le bout de courge. Le persil c'est gratuit, c'est cadeau. C'est comme dans les prospectus, - 50 %, - 70 %, la vie au rabais. Le persil ce n'est pas pareil, ça fait le compte, ça fait les bons amis.
Maintenant la vieille écorche les petits pois, elle équeute les gousses, ça l'occupe, ça la distrait, comme ça elle ne pense pas à son cancer. Comme elle est vieille, ils lui ont tous dit que ça dure encore plus, quand on est jeune on y passe vite, très vite, mais à son âge ça dure longtemps.
Alors elle attend.
Elle a mis le tabouret en plein milieu de l'allée, comme ça elle voit de suite quand Toine rentre, pour ça elle n'a pas besoin de lunettes, elle le voit venir de loin. Pour les petits pois, oui, c'est plus près, trop près, c'est flou.

Elle allume la première cigarette de la journée, beaucoup plus tôt que d'habitude, ça lui racle la gorge, c'est bizarre ça lui fait du bien.

Pour l'heure, c'est le facteur qui a mis le courrier dans la boite aux lettres au bout de l'allée. Il n'a pas fait de bruit avec sa mobylette électrique, mais elle l'a vu. Toine n'est pas encore rentré des champs.

Ce n'est pas Toine au bout de l'allée. Ils sont trois, une jeune enfant au milieu, elle tient la main d'Augustin.
Lui, le grand, la vieille le reconnaît à coup sûr, elle ne peut pas se tromper.
La femme de l'autre côté, c'est son cœur qui le lui dit. Ses yeux n'y voient plus très bien, plus la femme avance et plus son cœur bat vite.
Quand elle est presque à toucher, la vieille Zoé ne voit plus rien.

Alors, c'est toute l'eau du temps qui ruisselle sur les pins. Ce sont toutes les larmes de sa joie qui coulent sur ses joues et elle murmure à Augustine quatre mots à l’infini « que ma joie demeure, que ma joie demeure, que ma joie demeure… »

Fin

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" Si le peuple n'est pas d'accord, il n'y a qu'à dissoudre le peuple... "

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