Passion La Chasse
N'hésitez pas à vous inscrire ou à vous connecter !

Toine des garrigues- Le livre sur PLC ! Inscri10
Passion La Chasse
N'hésitez pas à vous inscrire ou à vous connecter !

Toine des garrigues- Le livre sur PLC ! Inscri10
Toine des garrigues- Le livre sur PLC ! Verney10

Partagez
Aller en bas
Jean-Paul13
Jean-Paul13
Cerf
Cerf
Nombre de messages : 1568
Age : 61
Localisation : Provence
Date d'inscription : 15/11/2014

Toine des garrigues- Le livre sur PLC ! Empty Toine des garrigues- Le livre sur PLC !

Dim 21 Mar 2021 - 8:55
Je vais donc vous mettre le livre en ligne sur PLC, disons un chapitre par semaine. Il s'agit d'un roman dont la toile de fond est la chasse, il n'y a donc pas que de la chasse mais aussi une véritable histoire. Le plus simple est de vous mettre le ressenti de notre papi qui m'a fait une des plus belles " critiques", voilà ce qu'il en disait:

"je viens de terminer ton livre et comme promis,je te fais un petit compte-rendu,qui n'est en aucun cas cas une critique,n'en ayant ni la compétence,ni la prétention,mais mon ressenti...

C'est un livre prenant...J'ai manqué un rendez-vous à 19 h,n'ayant pas vu passer l'heure...
C'est aussi un livre déconcertant...déconcertant par ces ruptures d'histoire entre les parties..déconcertant par l'évolution du personnage,qui semble un mélange de vécu paysan et d'imaginaire intellectuel...tout en ayant un raisonnement ,qui,je pense,a dû,des fois,germer dans la tête de l'auteur à titre personnel ....

C'est un livre attachant,car on sent que l'auteur y a mis tout son coeur,sa personnalité et son vécu....en un mot,sa vie.....

Pour conclure,c'est un livre que j'ai aimé,et qui,à mon avis,mérite mieux que d'être classé comme roman de chasse
."

_________________
" Si le peuple n'est pas d'accord, il n'y a qu'à dissoudre le peuple... "
Jean-Paul13
Jean-Paul13
Cerf
Cerf
Nombre de messages : 1568
Age : 61
Localisation : Provence
Date d'inscription : 15/11/2014

Toine des garrigues- Le livre sur PLC ! Empty Re: Toine des garrigues- Le livre sur PLC !

Dim 21 Mar 2021 - 12:02
Introduction

A Zoé,
Zoé signifie la vie.

Lorsque l'on entendra le silence des garrigues
et l'eau qui ruisselle sur les pins
alors ils diront de toi que
tu es un écrivain

« Il a mis le Tobby dans le sac en plastique,
il a mis le sac en plastique au fond du trou,
il a pris le temps de ne rien dire du tout,
puis il a recouvert le sac avec la terre
avec ses larmes
avec quatre mots qu’il a machouillé pour lui tout seul.
Ça disait quelque chose comme le secret de la pierre du ciel
Puis ça a fait le grand silence… »

Toine ne se dit pas, il se découvre.
Au début Toine ne dit pas, ou presque, seulement quelques mots. Il crie.
Les gens se détournent.
Toine lève les yeux, il se grandit, il s'apprend. Il nous apprend « les secrets », ce ne sont plus des cris mais doux chuchotements.

Toine quitte son banc, il fait alors un long chemin.

Aux plaisirs de lire, aux plaisirs des sentiers de garrigues. Le bonheur c'est le chemin, les découvertes, la pierre de Lune et les Sikas.


_________________
" Si le peuple n'est pas d'accord, il n'y a qu'à dissoudre le peuple... "
Jean-Paul13
Jean-Paul13
Cerf
Cerf
Nombre de messages : 1568
Age : 61
Localisation : Provence
Date d'inscription : 15/11/2014

Toine des garrigues- Le livre sur PLC ! Empty Re: Toine des garrigues- Le livre sur PLC !

Dim 21 Mar 2021 - 12:11
PREMIERE PARTIE

1- Le banc

Quand la chaleur m’ensuque trop fort au détour des sentiers de garrigues, j’arrête mon pas, je me pose.
Et je jette au soleil un gros caillou tout blanc.

Alors le vent des fous se lève.

Toine le fada du village quitte son banc, il serre sa tête entre ses grosses mains calleuses.

Et puis ce n’est qu’un cri, un hurlement. On dirait un cri de guerre.
Au début il gargouille, on croirait même qu’il bave. Et puis il prend la force, toute l’humanité qu’il a en lui, il la jette aux passants.
Il leur jette ces trois mots tout bêtes, il veut les retenir…
« Je vous aime ! Je vous aime ! Je vous aime ! ».

Mais les passants ont peur.

Toine lève les yeux, au-dessus du village un gros vol de palombes noirci le ciel, il y en a cent, d’un coup il y en a mille, dix milles, cent milles.
Les palombes emportent les paroles, elles glissent de collines en collines, de villages en villages.
Alors Toine est heureux, il regarde les dernières palombes.

Puis il retourne à son banc.

Moi aussi je vous aime.

On ne peut jamais savoir ce qui déclenche le départ de Toine : la pose d’une corneille sur le toit de l’église, une soudaine et irrésistible envie d’aller « uriner » car il ne lui viendrait jamais à l’esprit de le faire « en ville », un souffle d’air plus frais qui s’infiltre entre les mailles trop larges du vieux pull-over qui a fait plus que son temps… nul ne sait, ni même Toine d’ailleurs.
Il se lève d’un seul coup, rien ne le prédispose.
Il fuit son banc comme il fuit la peste, comme il fuit les gens qui ne sont pas gentils, qui se moquent toujours, qui font semblant de ne pas le voir, qui font mal comme les lames de rasoir sur sa tête, dans son cuir chevelu, ces écorchures saignantes qu’il cache sous son bonnet de laine, ils disent que c’est parce qu’il ne se lave pas, qu’il est sale.

Ils disent n’importe quoi

Lui, il les entend, ils ne le savent pas, ils le prennent pour un idiot, mais lui, il les entend bien, de près, de loin, de très loin même. Il a l’oreille fine, aiguisée, affûtée.
Cette oreille qui lui permet de percevoir les petits cris des hirondelles, les pas du petit mulot qui a pris l’habitude de traverser à heure fixe le parvis, quand il n’y a personne.
Il n’y a que lui, Toine, le Toine des garrigues qui voit les toutes petites cuisses de rat se dandiner à la va vite pour rejoindre le soupirail de l’église.

Alors Toine entend le tout petit gloussement du petit rat, le petit gargouillis de contentement de la petite bête. Il voit de loin les petits yeux du mulot qui le fixent.

Ils se connaissent bien tous les deux. L'un est tout maigre, tout petit, fragile, l'autre un grand gaillard de près de deux mètres, tout en muscles, doré couleur de la baguette de pain, la peau croûtée.

Toine entend tout. Toine voit tout. Toine pense beaucoup.

Mais Toine ne dit rien.

Il garde tout.

Et quand il en a trop gardé, trop longtemps, que ça monte, qu’il ne peut plus le contenir, il crie aux gens, son amour, sa désespérance.

Toine crie dans le désert.

A cette heure, Toine est pressé, pressé d’aller, loin du banc, loin de la place de l’église, loin des corneilles, loin des gens.
Il veut quitter le village au plus vite.

Alors on peut le voir presque courir avec ses grands bras trop longs qui le gênent, il les balance n’importe comment, on dirait un oiseau qui tombe d’un coup du ciel, dans un premier temps il fait l’hélicoptère, puis il replie une aile, il prend de la vitesse et s’affale avec un bruit sec, il s’éclate par terre.

Mais Toine a le sens de l’équilibre, nul autre que lui pourrait ainsi garder le cap avec ses guibolles qu’on dirait des cuisses de rat montés sur quilles, ses deux pantoufles trouées, ses longs bras qui partent chacun dans un sens, son cou de girafe en avant…

Toine prend enfin le temps de respirer, ça y est, il a passé les dernières grandes maisons, il se retourne enfin, il n’a plus peur, le village est derrière.

La première fumée de cheminée file droit vers le ciel, bien blanche, bien comme il faut, on dirait une toile, un tableau comme celui qui est accroché à la maison, le seul tableau que Toine a pu voir de sa vie, le tableau qu’il connaît par cœur, chaque touche de peinture, les petits toits, la fumée blanche, la ruelle que l’on devine, les trois oiseaux dans le ciel, le personnage au loin.

Oui, c’est exactement cela, la même chose.

Le tableau, c’est Toine.

Maintenant il a le temps, tout son temps, il ne fait pas encore nuit, il ne fait pas encore trop froid.
Toine reprend son chemin, il passe le Beissaïre, puis le chemin de Salet, ça monte un peu, ça l’oblige à durcir ses pauvres cuisses, à respirer profond, à prendre l’air.
Ça monte encore plus fort, pas beaucoup, mais un tout petit peu plus à chaque pas.
Alors tout l’oxygène de la Terre s’engouffre dans ses poumons, il en suffoque presque et crache par terre d’un seul long jet puissant, ce n’est pas comme la bave quand il est assis, ça ne dégouline pas, c’est viril, ça fuse d’un coup, bien loin, ça le fait sourire.

Toine est presque arrivé.
Là-bas, la masure.
Leur masure.
Encastrée, emprisonnée, submergée par la garrigue.
On devine juste le mitron de la cheminée. Si on s’avance on voit sur le devant une sorte de jardinet, pendus comme des oiseaux morts sur les fils plus ou moins tendus, deux ou trois vieilles culottes qui n’en finissent pas de sécher, avec les fils de coton qui pendouillent.
Et aussi le gros pull en laine angora de Zoé, la mère.

Elle est là, la mère.
Le frère aussi.

Lui, il est presque invisible, au fond de la pièce. Il doit se cacher. Il murmure, il se racle la gorge.
Mais il ne parlera pas.
C’est lui le plus atteint, comme ils disent.
Il ne parle pas, et on ne parle pas de lui. Toine ne se rappelle même pas de son prénom : c’est « le frère ».
Il n’est pas très en forme, même pour faire le couillon.

- Tu viens du banc ?
- Oui
- Du nouveau village ?
- Non, pas nouveau, culotte sèche ?
- Non, pas sèche, faut voir demain…
- Demain soleil ?
- P’tit mulot ressorti soupirail, demain soleil…

Zoé est encore très belle, vieille, mais belle.
De cette beauté éternelle, inébranlable.
La peau de son visage est aussi lisse que celle d’un caillou tout fraîchement sorti du courant, ça coule encore de fraîcheur, on voudrait la toucher. Pourtant elle en a des années, elle-même elle ne sait pas trop combien, beaucoup dit-elle.

- Tu es vieille Zoé ?
- Beaucoup d’années, beaucoup, beaucoup d’années, je sais pas combien…

Il y a quelque chose d’anachronique, d’irréel. Ils sont tous les trois à se regarder, à s’écouter, paumés, cloîtrés, coincés, placés dans la pénombre de leurs perceptions et de leurs émotions.
Ils sont trois, ils avaient été plus.
Pour le père, c'est normal, dans l'ordre des choses, il y a bien longtemps qu'il est parti, c'est naturel comme on dit. Il a franchi la rivière, il est de l'autre côté.
Pour l'autre, on ne sait pas, c'est celle qu'on ne sait pas, celle qu'on ne sait plus.
Celle qu'on a perdu.

La seule pièce à vivre de cette grande bâtisse n’est même pas carrelée. C’est encore de la terre battue, c’est humide, ça colle aux pantoufles de Toine. Comme le secret de famille, ça leur colle bien fort à tous les trois, ça les enveloppe d'une grosse chape de non-dits, il en faudrait beaucoup des cataplasmes et des lavements pour extirper tout le pus.
La vieille elle pianote avec ses doigts, ça fait une drôle de musique. Elle oublie tout, elle fait du tricot, c'est nouveau. Elle s'installe dans son automatisme, elle est passée du crochet au tricot. C'est un peu plus difficile. Elle ne se souvient pas, elle ne sait plus, elle a oublié.
On sent qu’il y a eu des sous ici, il y a même le tableau de Toine.
Tobby le chien n’est même pas venu faire la fête à Toine, il est collé au frère, il le protège.
Il attend, il sait d’instinct que c’est pour ce soir.

Ces jours-là, la mère reste à la maison, elle attend que Toine et le frère reviennent.
De la chasse.

Ah, c’est une sacrée tribu ! Ils sont passionnés, un peu fous aussi, coureurs des bois, des plaines, des garrigues tout près de chez eux. Ils n’ont même pas l’action de chasse de la communale, comme ils sont fadas ils en sont réduits au braconnage, bien sûr ils n’ont pas le permis.

En plus des deux frères il y a le Tobby, chien de rien, chien perdu, sans papier qu’ils avaient recueilli un jour au détour d’un sentier de colline, assoiffé, à moitié mort, desséché comme une figue trop mûrie et pas encore tombée de l’arbre, écorchée par dix milles insectes piqueurs.

Et le Tobby, c’est quelqu’un : il fait parti de la famille, même la mère le respecte.
Il a sa place à table mais n’y mange pas, un peu en retrait, il surveille, à sa place, assis bien droit sans jamais mettre les pattes sur la table.

Il fait parti du clan, de la famille, de la tribu, de la chaleur, du foyer.

Et bien entendu, le clan chasse à la manière des loups, non pas qu’ils pistent et courent les bêtes jusqu’à la mort, non, ils chassent de concert, guidés les uns les autres par les gestes, un regard, une attitude, dans le silence, sans se parler, sans jamais siffler le chien, à l’instinct d’abord, puis dans l’action avec une précision effroyable, pour remonter les pistes, déloger le gibier, le poursuivre, l’arrêter et le tuer.

Jusqu’à aujourd’hui…

La mère a attendu, et encore attendu. Zoé a tout préparé, le repas, dressé la table, tout en ordre. Elle a fait tout réchauffé, re - réchauffé, laissé refroidir. Tant pis.
Mais alors ?

Personne ne rentre, ni Toine, ni le frère, ni Tobby, tous en retard, absents.

La mère est sortie, elle n’a même pas fermé la porte. Il lui semble avoir entendu un coup de feu, mais c’est loin, très loin, même plus sur la commune, peut-être même pas sur celle d’après.
Elle s’est dirigée droit vers la forêt, vers la chasse, de toute façon c’est dans la direction du coup de feu mais il fait nuit, il y a beaucoup d’étoiles, un peu de vent, il fait frais, elle a froid, elle a peur.
Elle connaît les lieux car si elle ne chasse pas, elle ramasse le bois, les champignons, les herbes sauvages, de la salade, les escargots et le muguet.

Mais là il fait nuit noire, elle ne reconnaît pas bien, elle avance à l’instinct, elle s’arrête souvent et elle écoute.
Mais rien, non. Rien de rien.

Elle s’est assise, elle ne sait plus, elle a pris sa tête entre les mains, elle tremble.
C’est Tobby qui l’a trouvé, qui lui a léché le visage.
Elle l’a suivi, elle marche vite, le plus vite possible et Tobby ouvre le chemin.

Enfin, elle les a entendus, ils chuchotent, ils viennent vers elle, concentrés sur la besogne, soufflant comme des forges, arqués sous le poids de la bête attachée sur deux grosses branches bien droites.

Ils sont arrivés à la demeure bien tard, ils ont peu parlé, ils ont mangé, ils ont bu le vin.
Ils se sont mis de suite à l’espille, ils ont vidé la bête, ils ont préparé les morceaux.
Ils ont « fait la viande ».

Ils se sont couchés au petit matin.

Crevés, heureux, comblés.

Une bien drôle de nuit que cette nuit-là, une part de vie, une part de vie de ces gens simples.
Comme il en est encore parfois, un peu rustres, à l’écart, souriants.
Et si vivants !

Le lendemain Toine fait mine de rien, comme d’habitude il va sur son banc.
Tout est comme d’habitude, le mulot qui mulote avant d’aller au soupirail, les passants qui passent, quatre palombes qui filent droit au-dessus de l’église.
Mais Toine ne lance pas son cri d’amour.
Il prend sa tête entre ses grosses mains calleuses, il est heureux.
Il ne gargouille pas, aujourd’hui il pleure.

Il sait. Il sait des choses de lui-même, des choses qu’il garde bien au fond, des choses à lui.
Des secrets.
Il n’y a que le curé qui lui parle. Des fois, pas souvent.
Le curé c’est lui qui dit « aimez-vous les uns les autres », il aime bien ça Toine, il dit pareil.

Alors le secret s’il doit le dire, il le dira au curé, à lui seul, il le dira à celui qui dit aux autres de s’aimer, qu’on est tous de la même famille.
Toine, il aime bien sa famille. Mais il ne reste que son frère, « frère » et Zoé, « mère » ou « Zoé ».

Le curé s’avance, il regarde bien Toine dans les yeux, il s’assoit à côté, avec une sorte de retenue dans le geste, comme pour ne pas déranger, ou peut-être parce que sa robe le gêne.
- Je vais te dire un peu, curé...
- Bonjour Toine, vous devriez faire un peu plus attention pendant un temps…

Mais Toine se fiche de ça, il veut en dire un peu. Partager un bout du secret.
- On n’a jamais fait les petites biquettes, on fait mal à personne, c’est les cochons qui nous mangent.
- Toine, ce sont aussi les créatures de Dieu.
- Moins que les biquettes, mais je veux te dire un peu…

Alors Toine met sa main devant sa bouche, il regarde bien profond le curé :
- C'est bien de savoir compter un, puis deux, puis cent, puis mille. C'est encore mieux de savoir compter les uns pour les autres dans ce grand vide qui nous fait peur, c’est ça tu dis curé, c’est ça que tu dis non ?

Jean le curé a les sueurs, d’un coup glissent une, puis deux, puis trois gouttelettes sur son front bien lisse. Jean, il est jeune, c’est sa première église. Il sait depuis toujours que Toine n’est pas le Toine des garrigues que tout le monde croit connaître. Le fada.

Qu’il y a le Toine des garrigues, et le Toine bien caché, presque invisible au fond de la pièce, celui qui ne parle pas.
En principe.

Là, le Toine se met à parler, il veut dire encore un peu du secret.
Il n’attend même pas la réponse…
- Tu as un cube fermé, bien fermé. Tu fais le vide absolu, absolu de chez absolu. Rien, rien de rien dedans le cube. Curé, le secret c’est qu’il se crée une énergie...

Jean est dans l’attente, les yeux fixés, il lit littéralement dans le Toine, il voit tout, il sent l’énergie…
- C’est l'énergie du vide !
- Toine, c’est Dieu qui a tout créé…

Toine s’énerve, il veut dire encore un peu plus, tout d’un coup même. Alors ça sort très vite, comme un élève qui a bien appris sa leçon :
- Le grand Monsieur a dit E=mc², je le sais ça, je le sais curé !

Jean a compris, il sait que Toine a bien réfléchi, depuis longtemps, que c’est sa vérité. En désespoir de cause il lâche sa propre leçon de chose si bien apprise :
- Dieu a créé le temps, l’espace, les gens, Dieu nous aime !
Le ton est ferme, Toine ressent que le curé lui parle comme à son frère, que c’est sérieux.

Toine renchérit :
- C’est la matière du vide, la matière naît de rien curé, de rien ! On nait de rien curé, on est tous de la Sainte Marie ! Je comprends la Sainte Marie, curé, je comprends la Sainte Marie !!!
- Toine, enfin !

Jean pose la main sur le front de Toine, il fait une petite croix. Toine aime bien le geste, ça le calme.
Alors le curé se lève, il lui dit simplement :
- Merci pour le secret Toine, on en reparlera…
Toine veut encore dire, Jean le laisse faire…
- L’énergie, la matière c’est pareil. Curé, ce matin j’ai enlacé le vieux chêne de toutes mes forces…
- Et alors ?
- Le chêne, c’est l’énergie, je sens la sève, je sens sa vie…
- Toine, tu viendras à L’Église, c’est pareil, c’est comme s’il y a cent vieux chênes, même plus ! …
- On fera les prières ?
- On fera tous ensemble les prières, toi, moi, les autres, tous ceux qui viennent à l’Église...

Et puis le curé s’est éloigné.

Alors le Toine s’est remis à pleurer. Et aussi à gargouiller entre deux sanglots.


_________________
" Si le peuple n'est pas d'accord, il n'y a qu'à dissoudre le peuple... "

Courtal66 et chris01 aiment ce message

Jean-Paul13
Jean-Paul13
Cerf
Cerf
Nombre de messages : 1568
Age : 61
Localisation : Provence
Date d'inscription : 15/11/2014

Toine des garrigues- Le livre sur PLC ! Empty Re: Toine des garrigues- Le livre sur PLC !

Jeu 25 Mar 2021 - 11:59
2- La rencontre

Toutes ses choses n’étaient pas faites pour amener beaucoup de quiétude dans l’esprit de Toine.
Mais cela avait au moins un intérêt.
Un intérêt majeur.

Toine n’était plus seul.

Le curé avait réussi à le faire venir à l’Église, la première fois à Noël, avec la crèche vivante, ça avait beaucoup plu à Toine.
Petit à petit, Toine se rendait ainsi à la messe du dimanche, celle où il y avait le plus de monde, enfin, un peu plus.

Le dimanche, il avait pris l’habitude de mettre les souliers, d’enlever le bonnet.
Il avait retrouvé un pantalon à peu près, une veste qui n’était pas déchirée, tous ces vêtements bien arrangés dans un coin de la Grande Bastide et que Zoé avait ressortis de la malle.
Toutes ces affaires du temps où il y avait les sous.

En un mot, Toine se sociabilisait.
Il ne croyait toujours pas plus qu’avant à Dieu, Diable et aux anges, lui, il croyait toujours à son secret, il y croyait même dur comme fer.
Mais ça lui plaisait bien d’être en compagnie, de prier ensemble.
Il avait même un temps donné la main à son « pote » Jean comme il l’appelait maintenant.
Ça faisait un peu bizarre, pas trop dans les traditions, mais personne n’y voyait trop à redire, à part la vieille bigote, un temps.
Et puis un jour le Toine lui a fait un bisou sur la joue à la bigote, alors elle n’a plus rien dit. Lui, il n’a pas recommencé, « elle pique la Mamie » !

C’était quand même touchant de voir le Toine faire office de servant de messe : il n’était jamais en retard, il anticipait même ce qu’il devait faire, parfois ça mettait un peu la pagaille mais c’était fait avec tellement de cœur, pour « son pote Jean » que les fidèles faisaient mine de ne rien voir quand ça cafouillait un peu trop…

Le mieux c’est que grâce à Toine la collecte de fin de messe apportait un peu plus d’argent à la paroisse. Toine passait avec son petit panier d’osier et n’en finissait pas de dire :
- Faut mettre les sous là, pour mon pote Jean, faut bien mettre les sous là…
Et il rajoutait pour celui qui mettait le petit billet :
- Dieu a créé le temps, l’espace, les gens, Dieu nous aime !

C’est comme ça que Toine a passé la fin de l’hiver, la bâtisse, le banc, l’Église de plus en plus souvent.
Il en avait même oublié la chasse.

On ne sait pas si c’est à cause de cela, le frère de Toine devenait de plus en plus agressif.
Il ne sortait plus de la Grande Bastide, il semblait insensible à tout, reclus de plus en plus dans sa folie épaisse et destructrice.

Il dormait de jour, il dormait de nuit. Il avait plein de poussière sur le visage, comme du salpêtre, il était blanc comme un linge, enfin, plutôt gris-blanc, un peu comme les morts.

Zoé n’avait plus aucun pouvoir sur lui.

Il ne mangeait plus que des noix, le vieux raisin séché des quatre pieds de vigne et il buvait beaucoup le rouge de la coopérative, ça le calmait un peu sur le coup.
Mais après les coups pleuvaient, n’importe quand, pour n’importe quoi.
Zoé devenait folle.

- Tu crois que si on va à la chasse, il ira le frère ?
- Tu es plus fou que lui, non ? Il n’est pas question de sortir de fusil de la cache !
- Alors on fait quoi ? On attend qu’il nous tue ?
- Vas voire ton Jean, ce qu’il dit…

Toine aurait pu voir le Jean, Dieu et Diable en même temps s’il le fallait.
L’autre, le frère, il était devenu en peu de temps complètement givré…Toine l’avait même surpris à se tirlipoter frénétiquement dans le jardin alors qu’il gelait à fendre pierre, il avait un gros problème, ça ne s’arrangeait pas. Toine avait la drôle impression que la tête du frère rapetissait, qu'elle séchait comme une figue.
Un autre jour il s'était mis à lancer les cailloux sur les culottes qui séchaient péniblement au soleil, un autre encore à courir après Tobby pour tenter de l’ensuquer avec un bâton.

Bref, tous les signes du fada complet.

Au plus Toine se sociabilisait, au plus le frère devenait encore plus con.

- Le frère va pas bien mon pote Jean…
- Et Zoé, elle dit quoi ?
- Elle dit ton conseil, on fait quoi du frère, il est dangereux…
- Il boit ?
- Pas que ça, il devient fada complet, il va nous tuer.
- T’as caché le fusil ?
- Pour ça oui, mais il a le bâton, ou la fourche, les outils du jardin, y’a moyen…
- Laisse Toine je m’en occupe, on va le placer...
- Le placer où ?
- Au calme, en cure.
- Mais les travaux, les plantations, on fait comment sans lui avec Zoé ?
- De toute façon, il ne fait plus rien non ? ça ne changera pas, il faut le soigner…

Ils sont venus quelques jours plus tard, le frère n’a pas bien compris, il était au fond dans son coin comme d’habitude, ils l’ont réveillé, il a eu juste le temps de voir la pleine lune.
Ils l’ont chargé dans l’ambulance, il gueulait comme un goret.
Il a été « placé ».

Toine a pris des nouvelles par l’intermédiaire de Jean, souvent, sur le banc ou après la messe du dimanche.
Ça n’allait pas mieux, en tout cas pas vite.
Le temps des plantations était venu, et ça, ça n’attendait pas.

C’est à ce moment-là que j’ai connu Toine. Je veux dire vraiment connu.
A l’époque, j’étais moi aussi un peu fada. J’avais recueilli un coq faisan blessé au bout de l’aile, je l’appelais coco. Il faut quand même que je vous raconte l’histoire de coco...

En deux mots :

Coco, c'est ce vieux coq faisan, venu de je ne sais où, dans le secteur depuis un bail, sur le plateau, fidèle à son coin de garrigue. Jamais vu, toujours entendu, un cri, un seul, un rappel de vieux solitaire qui aimerait bien trouver âme sœur... mais sans se faire trop remarquer.

C'est vrai que la plupart du temps j’étais seul avec le chien moi aussi, le coco, il nous connaît, il nous juge, nous suppute, il sait quand on est là, son petit œil bien rond nous devine entre deux ronciers.

Coco, ça faisait 3 semaines qu'il nous conduisait en bateau.
La méthode est simple : il fait sa petite sortie dans une petite prairie en bordure des ronciers, de préférence quand le soleil a déjà un peu chauffé ses plumes. Nous on tente le coup, le chien prend la piste, la première fois j'ai cru le contre-pied, je sais qu'il est rentré sur la droite, qu'il piète déjà comme un forcené, mais le chien Léonard insiste et hop !!! un perdreau qui décolle... à gauche... raté.

En tout cas la première fois ratée, car l'histoire à quelques variantes près recommence 4 fois... et 3 perdreaux dans la gibecière en 4 jours... grâce à coco !!!

Ce faisan a quelque part le même vice que les vieux cerfs à courre, il mêle ses voies, le chien prend l'autre piste, lui il dégage et un collègue malchanceux, qui passe là par hasard fait les frais de notre recherche.

Tant et si bien que mon fils Florent qui est loin d'être un imbécile me dit : " Quand le chien Léonard ne sera plus là, pas la peine de prendre un jeune chien, un cadet, tu te débrouilles de prendre coco vivant, tu lui mets une ficelle et il te guidera aussi bien qu'un vieux chien aux perdreaux ! "
C'est beau l'enfance...

Je pars donc l'après-midi même à la chasse à coco, même pas l'idée de tenter une palombe.

L'après-midi, le coco en question n'a pas l'habitude de nous… et on n’a pas fait 200 mètres dans le secteur que le vieux Léonard piste sérieusement… la bête !

Je suis sûr que c'est lui… le vieux chien cardiaque va en crever, le faisan a bien fait déjà 500 mètres dans les buissons, on est en train de dérouler toute la chasse, le chien fait " la forge ", ça "ronfle" dur, et l'autre ne décolle toujours pas.
A la limite de la chasse, les forestiers ont débroussaillé, le coq se retrouve coincé.

Décollage fracassant, fulgurant, une vraie bombe... il tombe mal, le chien le course, le patron aussi, j'ai le genou qui fait mal, la main qui saigne, le chien épuisé derrière moi... et… le coco dans les mains...

Juste le bout de l'aile replié, un seul plomb.
Je le retourne, les pattes en l'air, son œil me scrute, arrogant. Je passe ma main le long, je lisse ses plumes, je le caresse... plus possible de lui tordre le cou ! On dirait qu'il le sait... direction la maison, je construis à la va vite un poulailler.

Ensuite Coco a coulé des jours heureux.

Il ne manque de rien, poulailler de fortune agrandi, graines à gogo... il lui manque seulement une poule.
Les semaines passent il crie de plus en plus chaque matin.
Le voisinage n'apprécie guère, ma femme de moins en moins car depuis 9 mois il y a du neuf, elle est enceinte et repos lui a été prescrit pour que la petite prenne des forces dans son ventre.
Bref, les cris de coco le faisan "gueulard" gênent tout le monde... sauf les rats qui envahissent le secteur.

Vous voyez le tableau, relation de voisinage oblige et précaution pour l'hygiène devant l'état de grossesse avancé de ma tendre et chère épouse, je m'incline :

Résultat des courses, il faut caser coco. S'en débarrasser.

Sans famille d'accueil, la seule solution après 9 mois de repos de coco, c'est bien de le relâcher.
Reste à trouver où...
Solution de raison : là où je l'ai trouvé !
J’ai donc lâché le coco près de la petite rivière, sur champ de blé fraîchement moissonné, le gîte et le couvert avec vitamines car le coco se repère vite et se souvient d'une petite vigne à quelques encablures...
Et ce sont les dix pieds de vigne de la famille des fadas…
Ce n’est pas vraiment le coin qui m’attirait franchement. A la chasse, j’avais tendance à éviter le secteur, sans vraiment le faire exprès d’ailleurs, un peu comme les passants évitent le banc de Toine, sa différence.
Maintenant que la chasse était fermée je me faisais moins de bile pour l’avenir du coco en question, mais c’était plus fort que moi, il fallait que je le vois de temps en temps.

Ce n’était pas trop difficile, le « gueulard » gueulait toujours autant, heureusement qu’il courait vite et bien et échappait ainsi aux rapaces et autres prédateurs.

C’est sur le coup de midi qu’il allait régulièrement visiter près de la Grande Bastide.
Et Toine l’avait repéré, bien sûr.

Le Tobby aussi d’ailleurs.
Depuis que le frère était placé, le chien allait beaucoup mieux, il était guéri des coups de bâton qu’il avait reçu. Il avait une grande qualité, il n’était pas con !
Il avait suffi d’une fois, d’une seule, d’un regard, de quelques mots :
- Laisse le, laisse je dis !

Le Toine s’était habitué à la visite régulière du coco, ça lui tenait un peu compagnie pendant qu’il s’évertuait à planter tous ses légumes, à faire ses planches.
Il était loin le temps des chasses, c’était le début du printemps, le temps du gros travail.

Une rangée d’oignons, une demie rangée de fèves, trois ou quatre mètres linéaires de radis, une grande longe de salades, un carré d’aubergines.
Ça c’était pour le bout le plus près de la bâtisse.

Plus loin, un peu plus tard dans la saison, il y avait les plantations : des courges, des blettes, des haricots, des navets, des courgettes, des cocos.

Encore un peu plus loin, les buttes aux fraises remontantes, il y avait les buttes mais pas encore les plants de fraises.

Ça faisait les trois gros morceaux, et les dix pieds de vignes.
Et on n’a jamais su pourquoi, la moitié du restant avec partie de pommes de terre et partie de piments rouges.

Ils ne vendent rien, c’est de l’autoconsommation, du bio de chez bio. A quoi tous ses piments pouvaient-ils servir ?

D’une année à l’autre, bien que je fréquentais peu le secteur, j’avais quand même remarqué qu’il y avait toujours pas mal de « casse » sur les cultures, tantôt les courgettes fragiles, tantôt les salades, tantôt le mildiou sur les vignes, mais jamais le grand carré de piments rouges !

Toine était devenu le champion de la culture du piment rouge en plein air et en bio.

Et le coco aussi.
Je ne sais pas ce qu’il y trouvait, peut-être la couleur qui l’attirait ? Entre les vignes et le champ de piments, c’était devenu son coin favori…

Du coup, moi aussi je m’approchais de plus en plus de la Grande Bastide, jusqu’au jour où…
- Tu rodes ?
J’étais surpris.
- Tu rodes ? te connais pas, tu fais quoi ?
- Je cherche le faisan…
- Pourquoi, c’est pas la chasse…
- C’est mon faisan.
- Il court, il est libre, à personne…
- Enfin c’était mon faisan…
- C’est toi qui lui a mis la boite ?
- Après je l’ai soigné…
- T’es fada !
Silence… il a raison le bougre !
- Oui, je suis fada…
- Moi aussi, alors ça va… le faisan il est avec Tobby, dans les piments rouges, tu veux le voir ?
Et là, la vieille Zoé est sortie de la bâtisse, les mains sur les hanches. Elle était très fatiguée du travail du champ, elle s’était reposée un peu, presque la sieste mais elle avait entendu parler, maintenant elle était inquiète...
- Laisse Maman, c’est rien, c’est un fada, c’est lui qui a tiré le faisan qui court toujours, il l’a soigné, relâché, maintenant il se fait du souci pour lui. Il est con.

Je ne lui en ai jamais voulu de son franc parlé.

Alors on a un peu discuté, Zoé est rentrée, on est restés seuls.

On a parlé des cultures, de son travail du champ, de son frère, du curé.

- Et ton travail à toi…
- Je suis à la Chambre d’agriculture, mais dans les chiffres…
- Et les cultures ?
- J’y connais rien.
- A la Chambre d’agriculture et tu connais pas les légumes !
- Non…
- T’es vraiment fada toi !!!

On s’est quittés comme ça, j’étais vraiment bien catalogué…


_________________
" Si le peuple n'est pas d'accord, il n'y a qu'à dissoudre le peuple... "

chris01, FF82 et GERDEAU aiment ce message

Jean-Paul13
Jean-Paul13
Cerf
Cerf
Nombre de messages : 1568
Age : 61
Localisation : Provence
Date d'inscription : 15/11/2014

Toine des garrigues- Le livre sur PLC ! Empty Re: Toine des garrigues- Le livre sur PLC !

Jeu 1 Avr 2021 - 11:50
3- Un autre secret

Toine avait passé les mois de Mars et d’Avril à préparer la terre et mettre les plantations.

Cul-terreux sans terre, ou plutôt si, cultivant quelques ares de colline défrichée où il ne poussait que des plantes sauvages, une poignée de légumes, des asperges aussi fines que le doigt de la main et le thym que rongeaient les garennes faméliques...

Il rabiotait tout, le bois était l'unique moyen de chauffage, le gibier la viande de base, ainsi que les muges le poisson qu'il pêchait à quelques encablures de là, quand sa vieille 4L lunatique voulait bien démarrer.
Et qu'il n'avait pas oublié d'y mettre l'essence.

Il vivait seul avec Zoé, isolé, les cris de buses et les roucoulements des palombes faisaient office de Top 50.

Et pourtant il n'était pas fou, ermite de ce siècle aux apparences trompeuses, il avait les bottes crottées d'argile, s'éreintant à plus soif à cultiver son champ dont il ne sortait rien, ou presque... sauf les piments rouges.

Il n'était pas méchant, solitaire dans l'âme et aimait plus que tout la sauvagine inquiète et scruter les nuits calmes les innombrables soleils, les étoiles.
Il n'était pas rare qu'il quitte au mois d'Août sa maison et file dans le noir. Une nuit sans nuage il avait été témoin de la tombée d'astéroïde à très peu de distance, il avait sans résultat cherché le caillou et avait par malheur raconté son histoire à un passant qui, pour une fois, s’était assis à côté de lui sur le banc.

Donc, il était pour tous devenu fada.

Au matin, on voyait de loin la cheminée fumer, pas du chêne qui sent le poivre, mais du pin ou autres bois de pauvre.
Mais ce matin-là, de fumée point.

Toine était tout à sa colère, son champ maintes fois retourné la nuit, les 4 melons à moitié mangés, les semis déterrés, les plants de pommes de terre, les raisins de la colère... ce n'était pas une, pas deux, pas trois fois que cela arrivait, cette bête était têtue, tenace, d'une pugnacité telle que c'est le Diable en personne qui détruisait le champ.

Cette nuit-là, Toine se décida, rien de rien ne pouvait l'en détourner, il avait maintes fois réfléchi, maintes fois évalué, pesé le pour, le contre, le bien, le mal. L'arrogance de la bête ne resterait pas impunie...

C'était nuit de pleine lune, milles précautions pour ne pas être repéré, des gens, de la bête.
Il avait consulté l'almanach des P et T, la lune sera pleine et couchera bien tard, suffisamment pour voir la bête avant la fin de la nuit.

L’affût avait commencé en milieu de nuit, à trente pas au plus du bord du champ, au milieu le noisetier, sur le bord l'abricotier, de l'autre côté les dix pieds de vignes.

Toine n'était pas fatigué, attentif au souffle de la nuit, aux odeurs d'herbes sauvages, les doigts crispés, caressant la crosse du fusil, porté par sa fierté de paysan bafoué.

La grosse bête est venue.

Tard. Très tard.

Il ne l'a pas vu arriver, discrète. Mais elle n'était pas seule, les petits maraudaient, pas trop loin, espiègles, ça faisait plein de petits bruits autour d'elle.
Il a levé son fusil, il a visé, la bête était énorme, c'est peut-être le brouillard qui donnait cette impression.
Trente pas, vingt, quinze pas peut-être maintenant.

Elle ne pouvait pas être plus près.

Il a baissé son fusil, ils sont tous partis, vite, très vite, ils l'ont senti.
Ensuite, il est rentré chez lui.
Et il a mis en route sa cheminée.

J'ai enfin vu au loin la fumée qui sent le bois de pauvre.

Et moi aussi je suis rentré.

Alors Toine a placé tout autour du champ des petits paquets de cheveux… il s’est rasé la tête, finalement ça ne lui allait pas si mal que ça, ça lui a même définitivement enlevé les croûtes qu’il avait sur le cuir chevelu.

Un peu comme la campagne de Russie des tifs, tu rases tout, et ça repousse mieux, ça enlève les ravageurs…

Un bon remède de grand-mère, c’est Zoé qui lui a dit, elle en sait des choses Zoé…

La laie n’est pas revenue de sitôt, le coup des cheveux placés en petits tas tout autour du champ, c’est efficace. Sauf quand il y a trop de Mistral, le vent des fous, ça éparpille les cheveux, il faut recommencer.

Alors ça a été le tour de Zoé, elle s’est aussi rasé la tête.
Là, il y en avait plus, ça a duré un certain temps, un peu plus qu’avec ceux de Toine.

On est arrivé comme ça jusqu’au mois de Mai, la laie restait à proximité, dans le bois, mais elle ne venait plus au champ. Les marcassins grognassaient toujours près d’elle et ils évitaient de descendre eux aussi.

Pour-être sûr qu’elle ne foulerait pas les plantiers de fraises à placer, Toine a consciencieusement arrosé de sa propre urine tout autour, Zoé a fait pareil, peut-être même le coq faisan qui mettait sa crotte quotidienne sur une des buttes.

Et aussi Tobby.

Et moi aussi…

C’est une nuit de pleine lune que Toine est sorti avec Zoé avec les petits plants de fraises.
C’était la première fois qu’ils essayaient pour les fraises.
On aurait dit une procession.

Zoé tend à Toine le premier plant. Il fait un trou assez large dans la butte fraîchement travaillée.
Il met le plant en ayant soin de bien placer le collet au niveau du sol, le bourgeon du plant bien dégagé pour éviter le pourrissement du cœur et des jeunes feuilles, éviter aussi que les racines ne soient recourbées et enfin tasser la terre autour du plant.

Tout ça la nuit.

Après il compte trois espacements de mains.
- un, deux, trois…
Après ils recommencent tous les deux, un autre plant, les gestes précis, le compte des mains
- un, deux, trois…
Et encore,
- un, deux, trois…
Encore…
Quand ils ont fini la première butte, il reste la seconde…
- un, deux, trois…
Mais il n’y a pas assez de plants, il en manque…
- un, deux, trois, quatre…
Puis…
- un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept… ils auront plus de place, c’est mieux peut-être hein Zoé, on aurait dû faire ça à l’autre butte, non ?

C’était moins une qu’ils recommencent tout…

Quand j’ai fait ma petite visite du dimanche, je suis venu cette fois avec la famille, ça faisait quelques fois que sous prétexte de voir coco, je leur rendais visite, Zoé s’est habitué, Tobby aussi.
Le coco me faisait presque la fête, dès qu’il me voyait, il gueulait comme au bon vieux temps de son cri strident et métallique de faisan. Il voulait que je lui apporte les graines, j’en avais toujours un peu pour lui dans la poche…
- Tes graines, il faudrait les semer, l’année prochaine comme ça il y en aura pour le coq, sur place…
- Oui, mais si on les sème il va les manger de suite…
- T’es pas con toi, viens, je vais te dire un secret…

Il a mis sa main calleuse sur mon épaule, je suis devenu d’un coup son confident, son ami. On a laissé Zoé avec ma femme et les enfants, on s’est éloigné.

- Tu sais le secret, c’est ça… le grand Monsieur a dit E=mc², je le sais ça, je le sais.
- Oui, et alors ?
- L’énergie crée la matière, elle naît du vide, la matière naît de rien, de rien ! On naît de rien, on est tous de la Sainte Marie ! Je comprends la Sainte Marie, je comprends la Sainte Marie !!!
- Tu as vu le tableau Toine, tu as raison…
- Quel tableau ?
- Celui que tu as fait Toine, c’est un exemple…
- Et alors ?
- Le tableau est né de toi, de la pensée…
- Et on ne peut pas peser la pensée… !
- C’est ça, c’est du rien !!!
- Mais il est beau mon tableau, non ?
- Il est très beau Toine...

Alors, on se l’ai raconté comme ça un bon moment, il m’a parlé des astéroïdes d’avant.
Alors, il m’a dit l’autre secret.

On est retourné aux femmes et aux enfants, on a dit deux mots, ça les a bien rassurés.
Il a remis sa grande main calleuse sur mon épaule, il m’a conduit dans la bâtisse, il marchait doucement, il a ouvert une boîte rouillée.

J’ai vu le gros caillou.

Celui qui vient d’un autre monde.

Après on est ressortis comme si de rien, il avait une sorte de sourire idiot qui lui faisait tomber la lève inférieure que d’un côté, le sourire du fada, pourtant il ne le faisait pas exprès, ce devait être l’excitation, ça le reprenait parfois…

Il a parlé fort, que tout le monde entende, pour détourner les questions…
- Vous venez les enfants, on va aux quatre ruches !!!…

Alors nous sommes tous allés aux ruches bien sûr.
Toine était aux anges, un vrai professeur, on a passé une bonne heure avec les ruches, les abeilles, le miel, les fleurs, le beau temps, la fumée pour se protéger, le vol des abeilles, leur vie…

Il nous a offert la tisane.

Les enfants ont voulu l’embrasser avant de partir, la gamine lui a même passé la main sur son crâne chauve « pour toucher », ça l’a fait rire.

Par contre Zoé n’a pas voulu.

Puis on est rentrés.



_________________
" Si le peuple n'est pas d'accord, il n'y a qu'à dissoudre le peuple... "

chris01 aime ce message

Jean-Paul13
Jean-Paul13
Cerf
Cerf
Nombre de messages : 1568
Age : 61
Localisation : Provence
Date d'inscription : 15/11/2014

Toine des garrigues- Le livre sur PLC ! Empty Re: Toine des garrigues- Le livre sur PLC !

Jeu 8 Avr 2021 - 5:52
4- Le temps de l’amitié


On est allé de plus en plus souvent à la Grande Bastide.
Au début, le samedi.

Puis le dimanche.
Puis le samedi et le dimanche.

Puis un peu n’importe quand, les jours allongeaient, on avait le temps.
Le temps de les aider un peu aux travaux du champ, le temps de discutailler, de se tenir la bavette.

De bien rigoler aussi tous ensemble à voir le Tobby et le coq faisan se l’a jouer : ils avaient pris l’habitude en fin de journée de leur petit scénario.

Coco voulait regagner sa garrigue, sûr, il était bien à la ferme, mais son instinct de bête sauvage lui commandait de sauter le soir venu sur son perchoir, à savoir le plus haut pin du bois de la Salette, pas trop loin, ça le tranquillisait.
Mais le Tobby qui passait une bonne partie de la journée avec son copain le coq, ne l’entendait pas de son oreille sale.

Dans un premier temps il l’accompagnait, comme si de rien était, puis, quand le coq avait fait quelques mètres en dehors de l’aire de la ferme et s’apprêtait à regagner le premier fourré de la colline, le cinéma pouvait commencer…

Il le coinçait et se mettait à l’arrêt ! Un arrêt ferme, comme à la chasse…

Le coco, toujours un peu invalide avec le bout de l’aile cassé se refusait au décollage, au mieux, il commençait à tourner dans le fourré, et ça rendait le Tobby encore plus fou, au pire il tentait le décollage et se cassait royalement la figure quelques mètres plus loin après un vol lourd, ridicule et… écourté.

Alors le Tobby le prenait gentiment dans sa gueule et le ramenait au plus près de la ferme.

Des fois ça recommençait de suite. Une sorte de « lance la balle et rapporte » à la mode des fadas.

Un vrai cinéma !

Si on venait le matin, sur le coup de midi, Toine installait une petite table, quatre ou cinq chaises et il nous servait l’apéro, une sorte de Pastis bien aromatisé aux herbes pour les grands et le sirop pour les enfants. Il nous remerciait comme ça de notre visite, et du petit coup de main pour les travaux du tout-venant.

Le travail qui demandait de la technique, il se le réservait.

Mais comme mon grand fils Florent est très curieux et veut tout savoir, il s’est mis à lui expliquer.
Comment on prépare les plants, comment on plante, comment on arrose, comment ça pousse, comment on fait pour les « prédateurs », comment ça vie, comment ça meurt.
- Et pourquoi ça meurt ?

Alors là le Toine il m’a regardé.

- C’est toi le père, tu lui expliques…

Peut-être à cause des effets secondaires du Pastis aux épices, je n’avais pas les idées assez claires pour un si grand sujet, LE sujet, et j’ai bafouillé une couillonnade du style :
- Pour faire de la place pour les suivants…

Florent a fait la moue, Toine un geste très-très précis, celui de l’index collé à la tempe avec la main qui tourne…
- Moi je t’expliquerai, mais d’abord, avant le grand secret, tu m’apprends toi aussi… tu m’apprends à lire, tu m’apprends à écrire !

C’est la Zoé qui a fait un immense sourire.

Et ça, ce n’était pas pour déplaire à Florent.
De tout petit il avait en tête de faire le professeur, le professeur de maths. Pour notre seconde, Lydiane, avec ma femme Annick, on n’a pas eu à prendre beaucoup de temps pour les leçons, c’est Florent qui la suivait pour le travail de l’école. Et les résultats étaient bons, Lydiane progressait, chaque année un peu plus.

Alors Toine a sorti une seconde table, plus petite.
Quand Florent venait à la bâtisse, après les travaux et l’apéro, ils s’installaient tous les deux à la petite table, à part.

On entendait le gamin qui faisait
- B, ça c’est bé, O et N ça fait-on, donc ça fait bon…
… et on devinait le gros majeur de Toine qui suivait la ligne, juste sous les lettres… enfin presque…

- Si tu mets ton gros doigt dessus, on ne voit rien, enfin !
Là, mon gamin était le chef, le Toine rentrait un peu la tête dans les épaules et c’était moins une qu’il fasse tomber la lève inférieure d’un côté avec son sourire du fada…

- L c’est l, O et U ça fait ou, le p on ne le prononce pas, le tout ça fait le loup …
C’est depuis ce jour-là que Toine a adoré les histoires de loup.

Tout ça, ça a duré pas mal de temps, on a passé le printemps, on a passé l’été, les jours à n’en plus finir, les leçons à rallonge, celles de la terre, celles de l’eau, celles des récoltes, celles des lettres et celles des mots.

Ils se sont bien appris tous les deux.

Nous pendant ce temps on se tenait compagnie avec Zoé.
Les deux femmes quand Annick venait, des fois elle et moi seulement.
On se tenait compagnie en étant seulement près l’un de l’autre, Zoé ne parlait presque pas, elle regardait, elle regardait tout, on aurait même cru qu’elle visait tout, tout le temps.
Une vraie pie curieuse, ses yeux vifs plongeaient à la lisière du bois, ou scrutaient les fils de coton qui pendouillaient des culottes accrochées à sécher.

Ah, ces belles culottes, ces fameuses culottes !
Ces culottes qui ne tenaient plus, pourquoi ils n’en changeaient pas ? Ça c’était le mystère-mystérieux, les sous ? l’habitude de mettre toujours les mêmes ? la peur d’en changer ?

Ça trottait dans notre tête, à nous, les « normaux », ça a trotté longtemps, très longtemps, mais on a jamais osé demander.

Ni à Toine.
Ni à Zoé.

Donc on n’a jamais su…

C’est beau l’amitié !

Ça a fait un secret qui est resté secret, peut-être le seul secret comme ça.

Parce que Florent qui est loin d’être un imbécile et qui a une mémoire d’éléphant de la garrigue est revenu à la charge.
Un beau jour il y est revenu au sujet, et le Toine il a bien fallu qu’il le dise …
- Et alors, pourquoi ça meurt ?
- Comment ça pourquoi ça meurt ?
Florent s’énerve…
- Oui, tu m’as promis, pourquoi ça meurt ?
Le ton est dur, ce n’est pas une interrogation, c’est un cri…
- Pour que ça revive !
- ??????????

Le Toine lui a pris la main, il a mis sa grosse main calleuse dans la main du gosse, il l’a amené au jardin.

- Tu prends l’œillet de poète, la fleur est jolie, petite et jolie, c’est doux à voir. Quand la fleur fane les petits-fils noirs que tu vois là, ils tombent par terre, … et la terre fait revivre la plante !
- C’est tout ???
- Et bien oui, c’est tout ! et c’est le grand secret : ça meurt pour que ça revive !
- Donc ça meurt pas vraiment si on veut ?
- C’est ça, t’as raison, c’est infini, ça meurt pas… ça recommence…
- Sauf s’il fait trop froid ou si un rat mange les fils noirs ?
- T’as raison, là ça meurt pour de bon.
- Donc des fois oui, et des fois non, ça dépend…
- Des fois ça meurt et ça revit, des fois ça meurt et c’est fini.
- C’est comme les gens et les enfants, moi j’ai pas d’enfant…

Et là le Toine s’est mis à pleurer. Et aussi à gargouiller entre deux gros sanglots.

Pour essayer de lui faire penser à autre chose, nous sommes allés tous ensemble voir LA pierre, celle qui est cachée dans la vieille boîte rouillée, celle tombée du ciel.
Le gros caillou, celui qui vient d’un autre monde.

On l’a sorti dehors, sur la grande table, bien au soleil, qu’on puisse bien tous le voir comme il faut.
Tout lisse d’un côté, tout râpeux de l’autre.

C’est Florent qui parle, il en sait un peu sur les cailloux du ciel, il a lu les livres là-dessus…
- Les livres astromiques ?
- Astronomiques ! on dit astronomiques, qui parlent des astres…
- C’est quoi tes astres ?
- Le soleil, la lune, les planètes, les autres soleils… c’est les astres.
- C’est tout pareil alors ?
- Non, la Terre tourne autour du Soleil, la Lune tourne autour de la Terre, les soleils se tournent autour et tournent dans la galaxie…
- Y’a tout qui tourne, et le caillou il est tombé sur nous !

Florent est parti sur une grande théorie, que le caillou vient d’une planète qui a pris un gros caillou de pleine face, et que ça a fait décoller de la planète le plus petit caillou et qu’il est venu jusque-là…

- C’est quand même dangereux tes histoires astromiques !

Toine s’est mis à réfléchir bien fort, ça lui a allumé le regard.

Et ça ne s’est plus jamais éteint.

Les gosses ça parle, ça parle.
Ils parlent beaucoup entre eux.
Beaucoup.
C’est comme ça qu’ils apprennent les gros mots à l’école.

L’information est passée à l’allure grand V au collège et au lycée. Florent et Lydiane se sont effectivement chargés d’informer leurs petits camarades.
Le tam-tam de la garrigue chez les pré-ados.
Mieux que les réseaux sociaux.
Le Toine commençait à devenir quelqu’un de connu. A sortir de son trou à rat.

Pendant ce temps le « cas social » apprenait lui aussi les gros mots, il les lisait, il en écrivait même certains. Sur son petit calepin.
Et pas que des gros mots : là aussi l’information est passée à l’allure grand V.
Dans son cerveau.

D’abord il a recopié scrupuleusement les gros mots que Florent avait écrit… ah, les gamins !
- couillon : c-o-u-i-l-l-o-n C-O-U-I-L-L-O-N
- fada : f-a-d-a- F-A-D-A
En minuscule, puis en majuscule.

Ça a duré un certain temps…
Puis il est passé à la vitesse supérieure, il a écrit le grand mot :
- astronomique : a-s-t-r-o-n-o-m-i-q-u-e A-S-T-R-O-N-O-M-I-Q-U-E
Pour lui, il était arrivé à l’étape de l’anticonstitutionnellement.
Il était passé de l’illettrisme à l’écriture.

Et Zoé souriait toujours.

Toine découvrait ainsi les joies de la culture, de son auto-culture. Il passait progressivement de l’agriculture à la culture tout court. Maintenant qu’il avait acquis les bases, il pouvait écrire des petits poèmes à sa façon.
Il les montrait à Florent, il montrait toujours le dernier qu’il avait noté dans son calepin.

S’il nous arrivait de ne pas venir de quelques jours, Toine sortait son calepin, et avec minutie, avec un brin d’anxiété dans le ton, il invitait mon grand fils à découvrir sa dernière création.
Florent lisait pour lui tout seul, un jour il a voulu que Toine le lise à voix haute, mais Toine n’était pas prêt, il n’a pas voulu de suite.
Il a fallu attendre.

- Tu le dis Toine, dis-le-toi-même…
C’est Zoé qui a voulu.
C’était presque un ordre, elle aussi elle voulait savoir…
- Non, je préfère Florent…

Alors mon grand se racle la gorge, il prend l’air inspiré, il regarde en l’air, gobe les mouches et finit par ânonner :
- « Le drôle d’oiseau
C’est un bien drôle d’oiseau perché tout là-haut
un bien drôle d’oiseau
qui ne volera pas de sitôt.

Un oiseau barre de fer, un oiseau peinture grise
un piaf à coqueluche et qui n’a jamais prise
un oiseau immobile visant au gré du vent
la vieille église ou le soleil couchant.

Sur la place de la mairie
Le jour se lève
de Jacques
Prévert. »

On s’est tous regardé, on s’est demandé comment Toine pouvait connaître Jacques Prévert…
Là, on peut dire qu’il nous en a bouché un coin…

Il n’y avait que Zoé qui ne paraissait pas surprise.

Florent lui a rendu le calepin.

La semaine d’après il lui a fait cadeau d’un très gros livret pour écrire, bien relié, avec des pages bien blanches, bien propres. Toine ne voulait pas…
- Il y a trop de pages blanches, ça me fait peur…

Alors pendant un temps, Toine s’est arrêté d’écrire, il a repris l’habitude de retourner à son banc.
Il s’est reposé.
Il s’est retrouvé.
Il s’est ressourcé.
Il est même retourné un peu voir son pote Jean, ça lui a fait du bien.

Pour le distraire de cette angoisse récente d’écrivain, on a essayé de sortir le Toine de ses pensées à sens unique.
Avec Florent, on a préparé devant la cour de la bâtisse, un chemin de deux mètres de large sur dix de long avec un peu de sable, des petits cailloux, bien tassés, bien compactés.
Bien sûr il y avait Tobby qui s’amusait à faire des gros trous, on aurait dit un champ de bataille après le passage du chien. Pour y remédier, le coq s’évertuait à gratter le sol, à essayer de le lisser, comme pour régulariser les bêtises du clebs.

Puis on s’est mis à jouer à la pétanque.

D’abord en petit comité, Flo et Toine, puis Flo, Toine et moi, puis avec Annick, Lydiane et Zoé.

Toine était comme fou, il « s’éclatait ».

C’est comme ça qu’on a passé la fin de l’été.
C’est aussi comme cela que l’on a tissé le fil de l’amitié.



_________________
" Si le peuple n'est pas d'accord, il n'y a qu'à dissoudre le peuple... "

chris01 aime ce message

Jean-Paul13
Jean-Paul13
Cerf
Cerf
Nombre de messages : 1568
Age : 61
Localisation : Provence
Date d'inscription : 15/11/2014

Toine des garrigues- Le livre sur PLC ! Empty Re: Toine des garrigues- Le livre sur PLC !

Mer 14 Avr 2021 - 11:27
5- La graine


La graine avait germé.
C’était une bonne graine.
Il avait un bon fond, il ne pouvait pas y avoir de meilleur terreau, une plus belle semence.

- Je vous aime, je vous aime !

Le Toine avait repris l’habitude de « bader » sur son banc, mais il n’apostrophait plus les passants.
Il s’assagissait.
Il avait juste comme un petit réflexe quand il voulait communiquer, engager la conversation avec un passant, au lieu de crier « je vous aime ! »… il ouvrait ses mains.

Au village, on ne l’évitait plus. C’était intuitif, « les gens » passaient plus près du banc.

- Bonjour Toine…
- Bonjour…

Des fois, ça n’allait pas plus loin.

Des fois, Toine sortait son petit calepin, le vieux, pas celui de Florent toujours aussi blanc.
Et il lisait un poème.

Ce sont surtout les enfants qui s’approchaient le plus du banc, les copains de Florent, les copines de Lydiane.
Ils adoraient leur Toine.

Et puis il faut dire que Toine avait fait des efforts, des efforts vestimentaires.
Fini les pantoufles trouées, fini le bonnet de laine rapiécé.
Il avait même un air presque propre, un air comme il faut.

De fada complet, il était devenu pour le commun des mortels juste « un peu simple ».
Il gravissait l’échelon social…

A la Bastide, il avait retrouvé le goût de la peinture. On lui avait offert tout l’attirail, les pinceaux, les fusains, les toiles, les boîtes de couleur…

Quand ça lui prenait, il s’installait au jardin, toujours au même endroit. Le coq venait voir, le Tobby se couchait pas loin.

Zoé faisait semblant de rien, elle se tenait un peu à l’écart.
Son regard toujours aussi vif plongeait vers la toile, elle devinait de loin le motif, elle se disait :
« Il peint le champ de piments, il y a du rouge partout, c’est ça, ça doit être les piments… »

Du frère on n’avait pas plus de nouvelles que ça.
Il était sorti du champ de vision. Il était sorti du clan, de la tribu.

Un jour, le Toine est allé au banc avec tout son barda de peinture, il s’est mis à peindre là-bas.
Il y en avait des choses à peindre, pas que le champ de piment…

En premier, il a peint l’Église.
En second, il a peint la place de l’Église, il aurait pu la peindre les yeux fermés.
Au milieu, il y a mis le petit rat, celui qui sortait toujours du soupirail quand il faisait beau.

Enfin, il a peint son banc tout seul, tout vide.
C'est exactement à ce moment-là qu'il s'est souvenu, du temps du père.
A la sortie de la messe les enfants étaient indisciplinés, ils couraient comme des fous dans tous les sens. Le père et Zoé avaient trop peur d'un accident avec les voitures, alors on faisait le jeu de 1-2-3 soleil, et c'était à celui qui parvenait le premier sur le banc.
Des fois c'était le frère, des fois c'était lui, des fois c'était l'autre.

Ça lui a fait tout drôle. C'est revenu comme une bombe, et il l'a revue.
Bien nette, bien comme il faut, chaque trait de son visage, avec cette grimace qui l'a défigurée pour toujours, cette indicible souffrance bien trop lourde à porter.

Il a laissé la toile sur le banc.

Il a couru comme un fou à la Bastide.
Quelque chose ne tournait plus rond. C’était soudain, violent, imprévisible.
Mais fort, très-très fort.

On s’est même fait du souci.

Au village, ils ont vu tout de suite que ça n’allait pas.
Toine venait au banc, il ne restait pas cinq minutes.
Il ne portait même pas son petit calepin, il n’ouvrait pas les mains, il fuyait « les gens ».
Même son pote Jean, même nous…

Bref, c’était « la crise » …

Ça n’a pas fait l’objet de délibération du conseil municipal, ça n’a même pas été évoqué dans les questions diverses, ça n’a pas fait la « une » du journal local, mais ça a quand même bien fait « jasé » dans les chaumières…

- Tu crois que c’est son histoire d’art qui fait ça ?
- Peut-être qu’il redevient fada, le naturel reprend ses droits… il a eu un sursaut, et puis…

La graine avait bien germé, rapidement, peut-être trop rapidement, trop vite.
La plante avait grandi d’un coup, sans engrais, elle s’était épuisée, branlante maintenant, sujette à attraper n’importe quelle maladie, à se faire manger par n’importe quel prédateur, même un minuscule insecte…

Il y avait urgence…

Le Toine, il était comme en pleine période d’adolescence, c’est tout juste s’il ne lui poussait pas des boutons d’acné. Pourtant il n’en avait plus l’âge… et depuis bien longtemps.

A la Bastide, il évitait Zoé, il passait de plus en plus de temps avec Coco. Il échangeait avec le coq !
L’autre avait l’air de compatir, il faisait l’imbécile à sa façon…

D’abord, il avait pris l’habitude de se percher sur la dernière toile, celle qui n’était pas finie, celle du banc.

Avec son gros bec, il tapait la toile, sans la déchirer, sur le coin en haut à gauche.
Puis il lançait son cri métallique de coq faisan en gonflant bien le cou et en battant les ailes bien fort.
Il faut imaginer dans la pièce ce que ça pouvait faire, ça vous réveille un mort !

Du coup, Toine prenait le parti de sortir, d’aller voir ses plants de piments. Il n’y a rien qui pouvait faire plus plaisir au coco.
Alors ils allaient tous les deux, le Toine et le coq, déambuler en fin de journée au champ de piments.

Il servait au moins à ça, le champ.
Ça les reposait.

Le Tobby les rejoignait un peu plus tard, alors que le jour déclinait.
Et, tous les trois, ils regardaient la lune lever.
Puis, le sombre prenait tout l’espace. C’était trop grand, c’était trop beau.

C’était l’heure pour coco de rentrer, il n’allait plus en garrigue se percher, il avait pris ses habitudes de coq de basse-cour.
Toine restait encore un peu avec Tobby.

Puis, il lançait au ciel un gros caillou tout blanc.

Une véritable chape de plomb, un assombrissement brutal, il n’y avait plus de lumière au plafond.

En médecine on appelle ça la dépression.
On ne sait pas d’où ça vient, on ne sait pas trop non plus comment ça repart. Un peu comme les nuages.

Mais, quand ça atteint un être fragile comme Toine, ça peut faire de gros dégâts.
Parfois irréversibles.

Toine, lui, il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, ça le dépassait complètement.
Ce qu’il savait, c’est qu’il était devenu incapable d’écrire une seule ligne, de finir son tableau, d’être bien, avec Zoé, avec nous, avec Coco et Tobby, avec son pote le curé et avec « les gens ».

Il râlait en permanence, il crachait par terre.
Il grognait comme un vieux cochon solitaire des garrigues perclus de rhumatismes, ou de crevasses qui grattent le cuir en permanence.
Ce genre de choses.
Ça énerve.

Zoé est venue à la maison.
Le curé Jean aussi.
Et puis la Lucie, la concierge du village.
Et puis un autre du village, et puis encore un autre : le Robert, le Marcel, d’autres encore...

Et même la belle Adeline.

Ça n’a pas été une partie de plaisir.
Pour personne.

Ils ont fait comme pour « le frère ».
Ils sont venus il faisait tard, il n’a pas bien compris, il était au lit.
Ils l’ont réveillé, il a eu juste le temps de voir la pleine lune.
Ils l’ont chargé dans l’ambulance, il gueulait comme un goret.
Lui aussi, il a été « placé ».

Toine a passé l’hiver comme ça, entre deux.
Entre deux mondes, entre deux paroles, entre deux couloirs, entre deux cachets.
Il était en sommeil, en sommeil de lui-même.

Il regardait dehors, plus loin que sa prison, plus loin que loin, plus loin que le béton d’ici.

Il était dans sa garrigue, avec son frère, avec Tobby. Ils étaient heureux, ils avaient tué la grosse bête, ils la ramenaient à la Grande Bastide.
Après ils avaient fait « la viande ».
Ils s’étaient couchés à pas d’heure, c’était de la bonne fatigue.

Quand il s’est réveillé en pleine nuit, Toine a pris sa tête entre ses grosses mains et comme aux vieux temps d’avant il s’est mis à pleurer.

Au village Toine manquait. On s’était habitué à sa présence, même à sa non présence, mais « les gens » savaient que s’ils ne le trouvaient pas au banc ou à l’Église, il était à la Grande Bastide et qu’il reviendrait le lendemain.
« Les gens » et surtout les enfants s’étaient habitués à sa voix encore indécise, au ton frêle, non assuré. Ils aimaient bien finalement la timidité cachée de Toine, ils s’en moquaient, c’étaient des enfants…

Ils adoraient quand Toine leur racontait son histoire de loup à lui, l’histoire qu’il avait écrite.
Elle était longue et belle l’histoire du loup de Toine ( voir histoire le loup, le patou et le berger) la maîtresse avait voulu en avoir une copie pour la dictée.
Toine avait bien mis deux jours entiers à recopier, puis il avait donné le texte à la petite Sophie, la petite blonde de la boulangère. Et, dès le lendemain, les enfants avaient fait la dictée avec la maîtresse.

La maîtresse avait donné à chacun pour consigne d’apprendre un paragraphe.
Jamais les enfants n’ont aussi bien récité leur texte.

Mais Toine n’était plus là pour l’apprécier.

Adeline, la maîtresse était venue pour la seconde fois à la maison, pour prendre de ses nouvelles.
J’étais allé une seule fois à Montperrin, la maison des fous, là où on les stocke, des fois là où on les soigne.
J’y avais trouvé le Toine sans état, ni bien, ni mal.
Vide.
J’étais revenu choqué, je ne voulais pas en parler.

Mais devant l’insistance d’Adeline…

- Alors, notre Toine, tu l’as vu ?
- Oui, bien sûr…
- Il est comment ?
- Il n’est pas.

Il y a eu un rictus assez profond, près de là où Adeline a une petite fossette sur la joue. Ça lui allait bien ce rictus, ça la rendait encore plus jolie.
- Hier, on a récité l’histoire du loup de Toine à l’école, les enfants ont vraiment bien appris le texte, c’était magique !
Là, Adeline sourit un peu, c’est ça la magie du moment.

- Çà serait bien que la prochaine fois tu viennes avec moi, qui sait, ça pourrait lui faire du bien.
- Tu comptes y aller bientôt ?

Adeline était donc du second voyage.
On est arrivé à Aix, on a passé le grand mur. Le son produit par les talons des chaussures d’Adeline s’est progressivement estompé au fur et à mesure que l’on s’est approché de la chambre de Toine, la 104.
On est entré.
Ça sentait mauvais, comme de la sueur mais pas tout à fait.
Je me rappelle, ça sentait la mort.

Personne ne disait.
Adeline a embrassé le Toine sur la joue.
Il a mis un certain temps pour faire pareil.
On s’est regardé comme trois couillons des collines perdues ici, ça a un peu duré.
On a dit les quatre dernières bêtises du village, comme c’était l’hiver il n’y avait pas beaucoup de nouvelles, le village tournait au ralenti…
On est un peu resté, Toine n’avait rien à dire, on ne pouvait pas lui en vouloir, que pouvait-il nous raconter, lui, l’homme de la garrigue coincé entre deux bétons, entre deux fous… ?

C’était l’heure de nous séparer.
Toine a fait le bisou sur la joue d’Adeline, Adeline a fait pareil, elle a juste dit :
- Tu sais Toine j’aime bien ton histoire du loup, les enfants aussi, on attend que tu reviennes.

Alors Toine a refait un bisou, sur l’autre joue d’Adeline.
Moi, j’ai juste eu droit à une bonne claque sur l’épaule, c’était de bon ton, c’était plus viril !

Pendant le trajet de retour, on ne s’est pas dit grand-chose avec Adeline, elle parlait de l’école, des enfants. Moi, je lui ai dit que Florent se destinait à devenir prof de maths et Lydiane prof dans le sport.
On a parlé de pas mal de choses.

Sauf de Toine.

Je savais qu’elle était en admiration de ce grand dadet de Toine qui avait réussi à brûler les étapes de la connaissance et dans un même temps à gagner l’estime des villageois qu’il apostrophait bêtement y a peu encore.

Je respectais son silence.
Je savais qu’elle souffrait. Toine était au centre de la toile, vierge de tout, une page blanche.

C’était aussi à elle de l’aider à la remplir.






















_________________
" Si le peuple n'est pas d'accord, il n'y a qu'à dissoudre le peuple... "

Domuz38 et chris01 aiment ce message

Jean-Paul13
Jean-Paul13
Cerf
Cerf
Nombre de messages : 1568
Age : 61
Localisation : Provence
Date d'inscription : 15/11/2014

Toine des garrigues- Le livre sur PLC ! Empty Re: Toine des garrigues- Le livre sur PLC !

Aujourd'hui à 7:27
6- Un peu de temps qui coule sur les pins


Il n'y a plus de temps.
Toine est revenu à la Grande Bastide.
Ils l'ont ramené.
Il y a Zoé, la mère. Elle ne parle pas. Elle le regarde.
Lui, il ne fait rien.

Les asperges ont bien poussé. Droites, bien blanches, croquantes, comme des pommes juteuses.

Il n'y a plus ce vent de fou, le temps coule sur les pins.
Même les sangliers ont déserté la ferme, le bout de terre où les cheveux se sont dispersés : à quoi bon, il n'y a plus rien à protéger.
Toine a pris l'habitude de regarder derrière lui, même quand il sort la nuit pour faire le tour des champs.

Adeline est venue un jour, un seul.
Elle l'a accompagné, ils étaient comme deux loups perdus. Ils ont regardé le dernier nuage qui pleurait trois gouttes de pluie au-delà du couchant. Le soleil, les quelques fleurs butinées par les dernières abeilles, ça sentait encore bon la chaleur.
Elle est restée avec lui, comme ça, sans un mot.
Elle sent sa désespérance. Ça lui colle à la peau. Elle a mis sa main dans la sienne, tout simplement. Ça lui a fait du bien, elle se sentait un peu plus libre, ça a desserré la chose à l'intérieur. Elle respirait un peu mieux.

Après ils sont rentrés.
Toine a passé trop de temps à l'Institut. Les cachets, les saisons qui passent, sans repère.
Sans respirer la terre, sans la travailler, sans la toucher.

Cette terre de Provence, sa terre, le bois qui sent le cade, le vieux chêne au milieu du champ, à côté de l'abricotier - ils font la paire tous les deux - plus loin, après la dernière coulée, après les drailles des sangliers, les gaulis, la colline des kermès, celle des argelas aux épines fines qui traversent la peau la plus épaisse, plus loin encore, après le plateau des près aux bécasses, après encore, là où il chassait avec le frère...
Ils appellent ça la dépression, pourtant ce n'est qu'un manque.

C'est le frère qui manque. L’autre aussi, celle qu’on ne sait pas, celle qu’on ne sait plus, celle qu’on a perdu.

Il en a le cœur fragile, un manque, ça fait un gros trou dans son cœur tendre.
Zoé aussi.
Alors, il place des bûches de bois blancs dans la grande cheminée, ça fait un grand feu, ça les réchauffe tous les deux, il y a aussi le chien Tobby qui prend sa place.
Mais jamais ne revient « le frère », ni l’autre non plus.

Et toujours ils manquent.

Le frère ne reviendra pas de sitôt.
Ils ont fini par s'habituer, malgré tout.
Lui, Zoé et Tobby.
Depuis sa période à l'Institut, Toine n'a pas beaucoup changé.
Simplement, il lui arrive de se parler à lui-même, on peut dire que ça le rend un peu plus fou, vu comme ça, de l'extérieur.
En fait il parle « au frère », il lui décrit ce qu'il se passe, un courant d'air, tout, rien, tout ce qui se passe.
Il a aussi pris la manie de regarder derrière lui, quand il ne se sent pas rassuré, que le temps n'est pas sûr, le vent fripon, qui va de vallon en vallon, ou que le temps ruisselle sur les troncs, ou qu'il s'égare en terre inconnue comme dans un rêve.
Cela lui arrive souvent, il quitte le sentier de garrigues, il va plus loin, même jusqu'à la grande Mer, là où il y a les cormorans et les goélands, les poissons que l'on mange juste après les avoir pêché, les grosses dorades bien grasses que l'on déguste au feu de bois, la chair goûteuse que l'on arrache à pleines dents.

Mais ça, c'est le monde de l'imaginaire, l'autre monde de Toine. Quand il quitte son sentier, c'est qu'il rêve, il va plus loin, au-delà, il imagine l'autre monde.
Celui qu'il connaît seulement par les livres.

Celui des livres d'Adeline.

C'est vrai, elle lui manque elle aussi.

Après le temps de rien qui coule sur les pins, le temps qui ne sert à rien, après le temps de la désespérance, celui des chasses braconnières avec le « frère » viendra le temps des regains.

Le temps d'un nouveau printemps.

Toine se rappelle, il se souvient enfin.

De ce geste, de ce sourire, de cette main dans la sienne, il ne sait pas s'il y a un jour, un mois, un siècle.
Il se souvient du frère, de son banc, de la main d'Adeline, des feuilles de papiers blancs, de la pierre venue du ciel, de frère Jean, de la toile de peinture, des secrets.
Tout lui revient d'un coup : de l’affût la nuit, de la laie et de ses marcassins, des traques la nuit avec le frère, il se souvient des jours où on lui rendait visite, de coco le coq fidèle et de toutes les bêtises avec Tobby,

Il se souvient de tout. Même de celle qui a disparue. Même que c'est sa sœur.
Ou c'était.
Même de son prénom : Augustine.

Augustine, 1-2-3-soleil.
Augustine, ma petite sœur.
Augustine qui est partie, Augustine qu'on ne sait pas, Augustine le secret, Augustine qu'on en parle pas.

Et pour la dernière fois de sa vie, Toine se tient la tête à deux mains.

Maintenant, c'est fini.
Les lavandes ont fleuri, on a tiré le miel, il est temps de planter de nouveaux cépages, le Toine a grandi.

Sur le banc au beau milieu de la place de l'église, Toine s'est de nouveau assis.

Il y a à côté de lui une grande toile qui représente le banc.

Il y a Toine sur le banc.

Et tout autour du banc, multitude de gens.






_________________
" Si le peuple n'est pas d'accord, il n'y a qu'à dissoudre le peuple... "

chris01 aime ce message

Revenir en haut
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum