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Jean-Paul13
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Dim 21 Mar 2021 - 8:55
Je vais donc vous mettre le livre en ligne sur PLC, disons un chapitre par semaine. Il s'agit d'un roman dont la toile de fond est la chasse, il n'y a donc pas que de la chasse mais aussi une véritable histoire. Le plus simple est de vous mettre le ressenti de notre papi qui m'a fait une des plus belles " critiques", voilà ce qu'il en disait:

"je viens de terminer ton livre et comme promis,je te fais un petit compte-rendu,qui n'est en aucun cas cas une critique,n'en ayant ni la compétence,ni la prétention,mais mon ressenti...

C'est un livre prenant...J'ai manqué un rendez-vous à 19 h,n'ayant pas vu passer l'heure...
C'est aussi un livre déconcertant...déconcertant par ces ruptures d'histoire entre les parties..déconcertant par l'évolution du personnage,qui semble un mélange de vécu paysan et d'imaginaire intellectuel...tout en ayant un raisonnement ,qui,je pense,a dû,des fois,germer dans la tête de l'auteur à titre personnel ....

C'est un livre attachant,car on sent que l'auteur y a mis tout son coeur,sa personnalité et son vécu....en un mot,sa vie.....

Pour conclure,c'est un livre que j'ai aimé,et qui,à mon avis,mérite mieux que d'être classé comme roman de chasse
."

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Dim 21 Mar 2021 - 12:02
Introduction

A Zoé,
Zoé signifie la vie.

Lorsque l'on entendra le silence des garrigues
et l'eau qui ruisselle sur les pins
alors ils diront de toi que
tu es un écrivain

« Il a mis le Tobby dans le sac en plastique,
il a mis le sac en plastique au fond du trou,
il a pris le temps de ne rien dire du tout,
puis il a recouvert le sac avec la terre
avec ses larmes
avec quatre mots qu’il a machouillé pour lui tout seul.
Ça disait quelque chose comme le secret de la pierre du ciel
Puis ça a fait le grand silence… »

Toine ne se dit pas, il se découvre.
Au début Toine ne dit pas, ou presque, seulement quelques mots. Il crie.
Les gens se détournent.
Toine lève les yeux, il se grandit, il s'apprend. Il nous apprend « les secrets », ce ne sont plus des cris mais doux chuchotements.

Toine quitte son banc, il fait alors un long chemin.

Aux plaisirs de lire, aux plaisirs des sentiers de garrigues. Le bonheur c'est le chemin, les découvertes, la pierre de Lune et les Sikas.


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Dim 21 Mar 2021 - 12:11
PREMIERE PARTIE

1- Le banc

Quand la chaleur m’ensuque trop fort au détour des sentiers de garrigues, j’arrête mon pas, je me pose.
Et je jette au soleil un gros caillou tout blanc.

Alors le vent des fous se lève.

Toine le fada du village quitte son banc, il serre sa tête entre ses grosses mains calleuses.

Et puis ce n’est qu’un cri, un hurlement. On dirait un cri de guerre.
Au début il gargouille, on croirait même qu’il bave. Et puis il prend la force, toute l’humanité qu’il a en lui, il la jette aux passants.
Il leur jette ces trois mots tout bêtes, il veut les retenir…
« Je vous aime ! Je vous aime ! Je vous aime ! ».

Mais les passants ont peur.

Toine lève les yeux, au-dessus du village un gros vol de palombes noirci le ciel, il y en a cent, d’un coup il y en a mille, dix milles, cent milles.
Les palombes emportent les paroles, elles glissent de collines en collines, de villages en villages.
Alors Toine est heureux, il regarde les dernières palombes.

Puis il retourne à son banc.

Moi aussi je vous aime.

On ne peut jamais savoir ce qui déclenche le départ de Toine : la pose d’une corneille sur le toit de l’église, une soudaine et irrésistible envie d’aller « uriner » car il ne lui viendrait jamais à l’esprit de le faire « en ville », un souffle d’air plus frais qui s’infiltre entre les mailles trop larges du vieux pull-over qui a fait plus que son temps… nul ne sait, ni même Toine d’ailleurs.
Il se lève d’un seul coup, rien ne le prédispose.
Il fuit son banc comme il fuit la peste, comme il fuit les gens qui ne sont pas gentils, qui se moquent toujours, qui font semblant de ne pas le voir, qui font mal comme les lames de rasoir sur sa tête, dans son cuir chevelu, ces écorchures saignantes qu’il cache sous son bonnet de laine, ils disent que c’est parce qu’il ne se lave pas, qu’il est sale.

Ils disent n’importe quoi

Lui, il les entend, ils ne le savent pas, ils le prennent pour un idiot, mais lui, il les entend bien, de près, de loin, de très loin même. Il a l’oreille fine, aiguisée, affûtée.
Cette oreille qui lui permet de percevoir les petits cris des hirondelles, les pas du petit mulot qui a pris l’habitude de traverser à heure fixe le parvis, quand il n’y a personne.
Il n’y a que lui, Toine, le Toine des garrigues qui voit les toutes petites cuisses de rat se dandiner à la va vite pour rejoindre le soupirail de l’église.

Alors Toine entend le tout petit gloussement du petit rat, le petit gargouillis de contentement de la petite bête. Il voit de loin les petits yeux du mulot qui le fixent.

Ils se connaissent bien tous les deux. L'un est tout maigre, tout petit, fragile, l'autre un grand gaillard de près de deux mètres, tout en muscles, doré couleur de la baguette de pain, la peau croûtée.

Toine entend tout. Toine voit tout. Toine pense beaucoup.

Mais Toine ne dit rien.

Il garde tout.

Et quand il en a trop gardé, trop longtemps, que ça monte, qu’il ne peut plus le contenir, il crie aux gens, son amour, sa désespérance.

Toine crie dans le désert.

A cette heure, Toine est pressé, pressé d’aller, loin du banc, loin de la place de l’église, loin des corneilles, loin des gens.
Il veut quitter le village au plus vite.

Alors on peut le voir presque courir avec ses grands bras trop longs qui le gênent, il les balance n’importe comment, on dirait un oiseau qui tombe d’un coup du ciel, dans un premier temps il fait l’hélicoptère, puis il replie une aile, il prend de la vitesse et s’affale avec un bruit sec, il s’éclate par terre.

Mais Toine a le sens de l’équilibre, nul autre que lui pourrait ainsi garder le cap avec ses guibolles qu’on dirait des cuisses de rat montés sur quilles, ses deux pantoufles trouées, ses longs bras qui partent chacun dans un sens, son cou de girafe en avant…

Toine prend enfin le temps de respirer, ça y est, il a passé les dernières grandes maisons, il se retourne enfin, il n’a plus peur, le village est derrière.

La première fumée de cheminée file droit vers le ciel, bien blanche, bien comme il faut, on dirait une toile, un tableau comme celui qui est accroché à la maison, le seul tableau que Toine a pu voir de sa vie, le tableau qu’il connaît par cœur, chaque touche de peinture, les petits toits, la fumée blanche, la ruelle que l’on devine, les trois oiseaux dans le ciel, le personnage au loin.

Oui, c’est exactement cela, la même chose.

Le tableau, c’est Toine.

Maintenant il a le temps, tout son temps, il ne fait pas encore nuit, il ne fait pas encore trop froid.
Toine reprend son chemin, il passe le Beissaïre, puis le chemin de Salet, ça monte un peu, ça l’oblige à durcir ses pauvres cuisses, à respirer profond, à prendre l’air.
Ça monte encore plus fort, pas beaucoup, mais un tout petit peu plus à chaque pas.
Alors tout l’oxygène de la Terre s’engouffre dans ses poumons, il en suffoque presque et crache par terre d’un seul long jet puissant, ce n’est pas comme la bave quand il est assis, ça ne dégouline pas, c’est viril, ça fuse d’un coup, bien loin, ça le fait sourire.

Toine est presque arrivé.
Là-bas, la masure.
Leur masure.
Encastrée, emprisonnée, submergée par la garrigue.
On devine juste le mitron de la cheminée. Si on s’avance on voit sur le devant une sorte de jardinet, pendus comme des oiseaux morts sur les fils plus ou moins tendus, deux ou trois vieilles culottes qui n’en finissent pas de sécher, avec les fils de coton qui pendouillent.
Et aussi le gros pull en laine angora de Zoé, la mère.

Elle est là, la mère.
Le frère aussi.

Lui, il est presque invisible, au fond de la pièce. Il doit se cacher. Il murmure, il se racle la gorge.
Mais il ne parlera pas.
C’est lui le plus atteint, comme ils disent.
Il ne parle pas, et on ne parle pas de lui. Toine ne se rappelle même pas de son prénom : c’est « le frère ».
Il n’est pas très en forme, même pour faire le couillon.

- Tu viens du banc ?
- Oui
- Du nouveau village ?
- Non, pas nouveau, culotte sèche ?
- Non, pas sèche, faut voir demain…
- Demain soleil ?
- P’tit mulot ressorti soupirail, demain soleil…

Zoé est encore très belle, vieille, mais belle.
De cette beauté éternelle, inébranlable.
La peau de son visage est aussi lisse que celle d’un caillou tout fraîchement sorti du courant, ça coule encore de fraîcheur, on voudrait la toucher. Pourtant elle en a des années, elle-même elle ne sait pas trop combien, beaucoup dit-elle.

- Tu es vieille Zoé ?
- Beaucoup d’années, beaucoup, beaucoup d’années, je sais pas combien…

Il y a quelque chose d’anachronique, d’irréel. Ils sont tous les trois à se regarder, à s’écouter, paumés, cloîtrés, coincés, placés dans la pénombre de leurs perceptions et de leurs émotions.
Ils sont trois, ils avaient été plus.
Pour le père, c'est normal, dans l'ordre des choses, il y a bien longtemps qu'il est parti, c'est naturel comme on dit. Il a franchi la rivière, il est de l'autre côté.
Pour l'autre, on ne sait pas, c'est celle qu'on ne sait pas, celle qu'on ne sait plus.
Celle qu'on a perdu.

La seule pièce à vivre de cette grande bâtisse n’est même pas carrelée. C’est encore de la terre battue, c’est humide, ça colle aux pantoufles de Toine. Comme le secret de famille, ça leur colle bien fort à tous les trois, ça les enveloppe d'une grosse chape de non-dits, il en faudrait beaucoup des cataplasmes et des lavements pour extirper tout le pus.
La vieille elle pianote avec ses doigts, ça fait une drôle de musique. Elle oublie tout, elle fait du tricot, c'est nouveau. Elle s'installe dans son automatisme, elle est passée du crochet au tricot. C'est un peu plus difficile. Elle ne se souvient pas, elle ne sait plus, elle a oublié.
On sent qu’il y a eu des sous ici, il y a même le tableau de Toine.
Tobby le chien n’est même pas venu faire la fête à Toine, il est collé au frère, il le protège.
Il attend, il sait d’instinct que c’est pour ce soir.

Ces jours-là, la mère reste à la maison, elle attend que Toine et le frère reviennent.
De la chasse.

Ah, c’est une sacrée tribu ! Ils sont passionnés, un peu fous aussi, coureurs des bois, des plaines, des garrigues tout près de chez eux. Ils n’ont même pas l’action de chasse de la communale, comme ils sont fadas ils en sont réduits au braconnage, bien sûr ils n’ont pas le permis.

En plus des deux frères il y a le Tobby, chien de rien, chien perdu, sans papier qu’ils avaient recueilli un jour au détour d’un sentier de colline, assoiffé, à moitié mort, desséché comme une figue trop mûrie et pas encore tombée de l’arbre, écorchée par dix milles insectes piqueurs.

Et le Tobby, c’est quelqu’un : il fait parti de la famille, même la mère le respecte.
Il a sa place à table mais n’y mange pas, un peu en retrait, il surveille, à sa place, assis bien droit sans jamais mettre les pattes sur la table.

Il fait parti du clan, de la famille, de la tribu, de la chaleur, du foyer.

Et bien entendu, le clan chasse à la manière des loups, non pas qu’ils pistent et courent les bêtes jusqu’à la mort, non, ils chassent de concert, guidés les uns les autres par les gestes, un regard, une attitude, dans le silence, sans se parler, sans jamais siffler le chien, à l’instinct d’abord, puis dans l’action avec une précision effroyable, pour remonter les pistes, déloger le gibier, le poursuivre, l’arrêter et le tuer.

Jusqu’à aujourd’hui…

La mère a attendu, et encore attendu. Zoé a tout préparé, le repas, dressé la table, tout en ordre. Elle a fait tout réchauffé, re - réchauffé, laissé refroidir. Tant pis.
Mais alors ?

Personne ne rentre, ni Toine, ni le frère, ni Tobby, tous en retard, absents.

La mère est sortie, elle n’a même pas fermé la porte. Il lui semble avoir entendu un coup de feu, mais c’est loin, très loin, même plus sur la commune, peut-être même pas sur celle d’après.
Elle s’est dirigée droit vers la forêt, vers la chasse, de toute façon c’est dans la direction du coup de feu mais il fait nuit, il y a beaucoup d’étoiles, un peu de vent, il fait frais, elle a froid, elle a peur.
Elle connaît les lieux car si elle ne chasse pas, elle ramasse le bois, les champignons, les herbes sauvages, de la salade, les escargots et le muguet.

Mais là il fait nuit noire, elle ne reconnaît pas bien, elle avance à l’instinct, elle s’arrête souvent et elle écoute.
Mais rien, non. Rien de rien.

Elle s’est assise, elle ne sait plus, elle a pris sa tête entre les mains, elle tremble.
C’est Tobby qui l’a trouvé, qui lui a léché le visage.
Elle l’a suivi, elle marche vite, le plus vite possible et Tobby ouvre le chemin.

Enfin, elle les a entendus, ils chuchotent, ils viennent vers elle, concentrés sur la besogne, soufflant comme des forges, arqués sous le poids de la bête attachée sur deux grosses branches bien droites.

Ils sont arrivés à la demeure bien tard, ils ont peu parlé, ils ont mangé, ils ont bu le vin.
Ils se sont mis de suite à l’espille, ils ont vidé la bête, ils ont préparé les morceaux.
Ils ont « fait la viande ».

Ils se sont couchés au petit matin.

Crevés, heureux, comblés.

Une bien drôle de nuit que cette nuit-là, une part de vie, une part de vie de ces gens simples.
Comme il en est encore parfois, un peu rustres, à l’écart, souriants.
Et si vivants !

Le lendemain Toine fait mine de rien, comme d’habitude il va sur son banc.
Tout est comme d’habitude, le mulot qui mulote avant d’aller au soupirail, les passants qui passent, quatre palombes qui filent droit au-dessus de l’église.
Mais Toine ne lance pas son cri d’amour.
Il prend sa tête entre ses grosses mains calleuses, il est heureux.
Il ne gargouille pas, aujourd’hui il pleure.

Il sait. Il sait des choses de lui-même, des choses qu’il garde bien au fond, des choses à lui.
Des secrets.
Il n’y a que le curé qui lui parle. Des fois, pas souvent.
Le curé c’est lui qui dit « aimez-vous les uns les autres », il aime bien ça Toine, il dit pareil.

Alors le secret s’il doit le dire, il le dira au curé, à lui seul, il le dira à celui qui dit aux autres de s’aimer, qu’on est tous de la même famille.
Toine, il aime bien sa famille. Mais il ne reste que son frère, « frère » et Zoé, « mère » ou « Zoé ».

Le curé s’avance, il regarde bien Toine dans les yeux, il s’assoit à côté, avec une sorte de retenue dans le geste, comme pour ne pas déranger, ou peut-être parce que sa robe le gêne.
- Je vais te dire un peu, curé...
- Bonjour Toine, vous devriez faire un peu plus attention pendant un temps…

Mais Toine se fiche de ça, il veut en dire un peu. Partager un bout du secret.
- On n’a jamais fait les petites biquettes, on fait mal à personne, c’est les cochons qui nous mangent.
- Toine, ce sont aussi les créatures de Dieu.
- Moins que les biquettes, mais je veux te dire un peu…

Alors Toine met sa main devant sa bouche, il regarde bien profond le curé :
- C'est bien de savoir compter un, puis deux, puis cent, puis mille. C'est encore mieux de savoir compter les uns pour les autres dans ce grand vide qui nous fait peur, c’est ça tu dis curé, c’est ça que tu dis non ?

Jean le curé a les sueurs, d’un coup glissent une, puis deux, puis trois gouttelettes sur son front bien lisse. Jean, il est jeune, c’est sa première église. Il sait depuis toujours que Toine n’est pas le Toine des garrigues que tout le monde croit connaître. Le fada.

Qu’il y a le Toine des garrigues, et le Toine bien caché, presque invisible au fond de la pièce, celui qui ne parle pas.
En principe.

Là, le Toine se met à parler, il veut dire encore un peu du secret.
Il n’attend même pas la réponse…
- Tu as un cube fermé, bien fermé. Tu fais le vide absolu, absolu de chez absolu. Rien, rien de rien dedans le cube. Curé, le secret c’est qu’il se crée une énergie...

Jean est dans l’attente, les yeux fixés, il lit littéralement dans le Toine, il voit tout, il sent l’énergie…
- C’est l'énergie du vide !
- Toine, c’est Dieu qui a tout créé…

Toine s’énerve, il veut dire encore un peu plus, tout d’un coup même. Alors ça sort très vite, comme un élève qui a bien appris sa leçon :
- Le grand Monsieur a dit E=mc², je le sais ça, je le sais curé !

Jean a compris, il sait que Toine a bien réfléchi, depuis longtemps, que c’est sa vérité. En désespoir de cause il lâche sa propre leçon de chose si bien apprise :
- Dieu a créé le temps, l’espace, les gens, Dieu nous aime !
Le ton est ferme, Toine ressent que le curé lui parle comme à son frère, que c’est sérieux.

Toine renchérit :
- C’est la matière du vide, la matière naît de rien curé, de rien ! On nait de rien curé, on est tous de la Sainte Marie ! Je comprends la Sainte Marie, curé, je comprends la Sainte Marie !!!
- Toine, enfin !

Jean pose la main sur le front de Toine, il fait une petite croix. Toine aime bien le geste, ça le calme.
Alors le curé se lève, il lui dit simplement :
- Merci pour le secret Toine, on en reparlera…
Toine veut encore dire, Jean le laisse faire…
- L’énergie, la matière c’est pareil. Curé, ce matin j’ai enlacé le vieux chêne de toutes mes forces…
- Et alors ?
- Le chêne, c’est l’énergie, je sens la sève, je sens sa vie…
- Toine, tu viendras à L’Église, c’est pareil, c’est comme s’il y a cent vieux chênes, même plus ! …
- On fera les prières ?
- On fera tous ensemble les prières, toi, moi, les autres, tous ceux qui viennent à l’Église...

Et puis le curé s’est éloigné.

Alors le Toine s’est remis à pleurer. Et aussi à gargouiller entre deux sanglots.


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Jean-Paul13
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Jeu 25 Mar 2021 - 11:59
2- La rencontre

Toutes ses choses n’étaient pas faites pour amener beaucoup de quiétude dans l’esprit de Toine.
Mais cela avait au moins un intérêt.
Un intérêt majeur.

Toine n’était plus seul.

Le curé avait réussi à le faire venir à l’Église, la première fois à Noël, avec la crèche vivante, ça avait beaucoup plu à Toine.
Petit à petit, Toine se rendait ainsi à la messe du dimanche, celle où il y avait le plus de monde, enfin, un peu plus.

Le dimanche, il avait pris l’habitude de mettre les souliers, d’enlever le bonnet.
Il avait retrouvé un pantalon à peu près, une veste qui n’était pas déchirée, tous ces vêtements bien arrangés dans un coin de la Grande Bastide et que Zoé avait ressortis de la malle.
Toutes ces affaires du temps où il y avait les sous.

En un mot, Toine se sociabilisait.
Il ne croyait toujours pas plus qu’avant à Dieu, Diable et aux anges, lui, il croyait toujours à son secret, il y croyait même dur comme fer.
Mais ça lui plaisait bien d’être en compagnie, de prier ensemble.
Il avait même un temps donné la main à son « pote » Jean comme il l’appelait maintenant.
Ça faisait un peu bizarre, pas trop dans les traditions, mais personne n’y voyait trop à redire, à part la vieille bigote, un temps.
Et puis un jour le Toine lui a fait un bisou sur la joue à la bigote, alors elle n’a plus rien dit. Lui, il n’a pas recommencé, « elle pique la Mamie » !

C’était quand même touchant de voir le Toine faire office de servant de messe : il n’était jamais en retard, il anticipait même ce qu’il devait faire, parfois ça mettait un peu la pagaille mais c’était fait avec tellement de cœur, pour « son pote Jean » que les fidèles faisaient mine de ne rien voir quand ça cafouillait un peu trop…

Le mieux c’est que grâce à Toine la collecte de fin de messe apportait un peu plus d’argent à la paroisse. Toine passait avec son petit panier d’osier et n’en finissait pas de dire :
- Faut mettre les sous là, pour mon pote Jean, faut bien mettre les sous là…
Et il rajoutait pour celui qui mettait le petit billet :
- Dieu a créé le temps, l’espace, les gens, Dieu nous aime !

C’est comme ça que Toine a passé la fin de l’hiver, la bâtisse, le banc, l’Église de plus en plus souvent.
Il en avait même oublié la chasse.

On ne sait pas si c’est à cause de cela, le frère de Toine devenait de plus en plus agressif.
Il ne sortait plus de la Grande Bastide, il semblait insensible à tout, reclus de plus en plus dans sa folie épaisse et destructrice.

Il dormait de jour, il dormait de nuit. Il avait plein de poussière sur le visage, comme du salpêtre, il était blanc comme un linge, enfin, plutôt gris-blanc, un peu comme les morts.

Zoé n’avait plus aucun pouvoir sur lui.

Il ne mangeait plus que des noix, le vieux raisin séché des quatre pieds de vigne et il buvait beaucoup le rouge de la coopérative, ça le calmait un peu sur le coup.
Mais après les coups pleuvaient, n’importe quand, pour n’importe quoi.
Zoé devenait folle.

- Tu crois que si on va à la chasse, il ira le frère ?
- Tu es plus fou que lui, non ? Il n’est pas question de sortir de fusil de la cache !
- Alors on fait quoi ? On attend qu’il nous tue ?
- Vas voire ton Jean, ce qu’il dit…

Toine aurait pu voir le Jean, Dieu et Diable en même temps s’il le fallait.
L’autre, le frère, il était devenu en peu de temps complètement givré…Toine l’avait même surpris à se tirlipoter frénétiquement dans le jardin alors qu’il gelait à fendre pierre, il avait un gros problème, ça ne s’arrangeait pas. Toine avait la drôle impression que la tête du frère rapetissait, qu'elle séchait comme une figue.
Un autre jour il s'était mis à lancer les cailloux sur les culottes qui séchaient péniblement au soleil, un autre encore à courir après Tobby pour tenter de l’ensuquer avec un bâton.

Bref, tous les signes du fada complet.

Au plus Toine se sociabilisait, au plus le frère devenait encore plus con.

- Le frère va pas bien mon pote Jean…
- Et Zoé, elle dit quoi ?
- Elle dit ton conseil, on fait quoi du frère, il est dangereux…
- Il boit ?
- Pas que ça, il devient fada complet, il va nous tuer.
- T’as caché le fusil ?
- Pour ça oui, mais il a le bâton, ou la fourche, les outils du jardin, y’a moyen…
- Laisse Toine je m’en occupe, on va le placer...
- Le placer où ?
- Au calme, en cure.
- Mais les travaux, les plantations, on fait comment sans lui avec Zoé ?
- De toute façon, il ne fait plus rien non ? ça ne changera pas, il faut le soigner…

Ils sont venus quelques jours plus tard, le frère n’a pas bien compris, il était au fond dans son coin comme d’habitude, ils l’ont réveillé, il a eu juste le temps de voir la pleine lune.
Ils l’ont chargé dans l’ambulance, il gueulait comme un goret.
Il a été « placé ».

Toine a pris des nouvelles par l’intermédiaire de Jean, souvent, sur le banc ou après la messe du dimanche.
Ça n’allait pas mieux, en tout cas pas vite.
Le temps des plantations était venu, et ça, ça n’attendait pas.

C’est à ce moment-là que j’ai connu Toine. Je veux dire vraiment connu.
A l’époque, j’étais moi aussi un peu fada. J’avais recueilli un coq faisan blessé au bout de l’aile, je l’appelais coco. Il faut quand même que je vous raconte l’histoire de coco...

En deux mots :

Coco, c'est ce vieux coq faisan, venu de je ne sais où, dans le secteur depuis un bail, sur le plateau, fidèle à son coin de garrigue. Jamais vu, toujours entendu, un cri, un seul, un rappel de vieux solitaire qui aimerait bien trouver âme sœur... mais sans se faire trop remarquer.

C'est vrai que la plupart du temps j’étais seul avec le chien moi aussi, le coco, il nous connaît, il nous juge, nous suppute, il sait quand on est là, son petit œil bien rond nous devine entre deux ronciers.

Coco, ça faisait 3 semaines qu'il nous conduisait en bateau.
La méthode est simple : il fait sa petite sortie dans une petite prairie en bordure des ronciers, de préférence quand le soleil a déjà un peu chauffé ses plumes. Nous on tente le coup, le chien prend la piste, la première fois j'ai cru le contre-pied, je sais qu'il est rentré sur la droite, qu'il piète déjà comme un forcené, mais le chien Léonard insiste et hop !!! un perdreau qui décolle... à gauche... raté.

En tout cas la première fois ratée, car l'histoire à quelques variantes près recommence 4 fois... et 3 perdreaux dans la gibecière en 4 jours... grâce à coco !!!

Ce faisan a quelque part le même vice que les vieux cerfs à courre, il mêle ses voies, le chien prend l'autre piste, lui il dégage et un collègue malchanceux, qui passe là par hasard fait les frais de notre recherche.

Tant et si bien que mon fils Florent qui est loin d'être un imbécile me dit : " Quand le chien Léonard ne sera plus là, pas la peine de prendre un jeune chien, un cadet, tu te débrouilles de prendre coco vivant, tu lui mets une ficelle et il te guidera aussi bien qu'un vieux chien aux perdreaux ! "
C'est beau l'enfance...

Je pars donc l'après-midi même à la chasse à coco, même pas l'idée de tenter une palombe.

L'après-midi, le coco en question n'a pas l'habitude de nous… et on n’a pas fait 200 mètres dans le secteur que le vieux Léonard piste sérieusement… la bête !

Je suis sûr que c'est lui… le vieux chien cardiaque va en crever, le faisan a bien fait déjà 500 mètres dans les buissons, on est en train de dérouler toute la chasse, le chien fait " la forge ", ça "ronfle" dur, et l'autre ne décolle toujours pas.
A la limite de la chasse, les forestiers ont débroussaillé, le coq se retrouve coincé.

Décollage fracassant, fulgurant, une vraie bombe... il tombe mal, le chien le course, le patron aussi, j'ai le genou qui fait mal, la main qui saigne, le chien épuisé derrière moi... et… le coco dans les mains...

Juste le bout de l'aile replié, un seul plomb.
Je le retourne, les pattes en l'air, son œil me scrute, arrogant. Je passe ma main le long, je lisse ses plumes, je le caresse... plus possible de lui tordre le cou ! On dirait qu'il le sait... direction la maison, je construis à la va vite un poulailler.

Ensuite Coco a coulé des jours heureux.

Il ne manque de rien, poulailler de fortune agrandi, graines à gogo... il lui manque seulement une poule.
Les semaines passent il crie de plus en plus chaque matin.
Le voisinage n'apprécie guère, ma femme de moins en moins car depuis 9 mois il y a du neuf, elle est enceinte et repos lui a été prescrit pour que la petite prenne des forces dans son ventre.
Bref, les cris de coco le faisan "gueulard" gênent tout le monde... sauf les rats qui envahissent le secteur.

Vous voyez le tableau, relation de voisinage oblige et précaution pour l'hygiène devant l'état de grossesse avancé de ma tendre et chère épouse, je m'incline :

Résultat des courses, il faut caser coco. S'en débarrasser.

Sans famille d'accueil, la seule solution après 9 mois de repos de coco, c'est bien de le relâcher.
Reste à trouver où...
Solution de raison : là où je l'ai trouvé !
J’ai donc lâché le coco près de la petite rivière, sur champ de blé fraîchement moissonné, le gîte et le couvert avec vitamines car le coco se repère vite et se souvient d'une petite vigne à quelques encablures...
Et ce sont les dix pieds de vigne de la famille des fadas…
Ce n’est pas vraiment le coin qui m’attirait franchement. A la chasse, j’avais tendance à éviter le secteur, sans vraiment le faire exprès d’ailleurs, un peu comme les passants évitent le banc de Toine, sa différence.
Maintenant que la chasse était fermée je me faisais moins de bile pour l’avenir du coco en question, mais c’était plus fort que moi, il fallait que je le vois de temps en temps.

Ce n’était pas trop difficile, le « gueulard » gueulait toujours autant, heureusement qu’il courait vite et bien et échappait ainsi aux rapaces et autres prédateurs.

C’est sur le coup de midi qu’il allait régulièrement visiter près de la Grande Bastide.
Et Toine l’avait repéré, bien sûr.

Le Tobby aussi d’ailleurs.
Depuis que le frère était placé, le chien allait beaucoup mieux, il était guéri des coups de bâton qu’il avait reçu. Il avait une grande qualité, il n’était pas con !
Il avait suffi d’une fois, d’une seule, d’un regard, de quelques mots :
- Laisse le, laisse je dis !

Le Toine s’était habitué à la visite régulière du coco, ça lui tenait un peu compagnie pendant qu’il s’évertuait à planter tous ses légumes, à faire ses planches.
Il était loin le temps des chasses, c’était le début du printemps, le temps du gros travail.

Une rangée d’oignons, une demie rangée de fèves, trois ou quatre mètres linéaires de radis, une grande longe de salades, un carré d’aubergines.
Ça c’était pour le bout le plus près de la bâtisse.

Plus loin, un peu plus tard dans la saison, il y avait les plantations : des courges, des blettes, des haricots, des navets, des courgettes, des cocos.

Encore un peu plus loin, les buttes aux fraises remontantes, il y avait les buttes mais pas encore les plants de fraises.

Ça faisait les trois gros morceaux, et les dix pieds de vignes.
Et on n’a jamais su pourquoi, la moitié du restant avec partie de pommes de terre et partie de piments rouges.

Ils ne vendent rien, c’est de l’autoconsommation, du bio de chez bio. A quoi tous ses piments pouvaient-ils servir ?

D’une année à l’autre, bien que je fréquentais peu le secteur, j’avais quand même remarqué qu’il y avait toujours pas mal de « casse » sur les cultures, tantôt les courgettes fragiles, tantôt les salades, tantôt le mildiou sur les vignes, mais jamais le grand carré de piments rouges !

Toine était devenu le champion de la culture du piment rouge en plein air et en bio.

Et le coco aussi.
Je ne sais pas ce qu’il y trouvait, peut-être la couleur qui l’attirait ? Entre les vignes et le champ de piments, c’était devenu son coin favori…

Du coup, moi aussi je m’approchais de plus en plus de la Grande Bastide, jusqu’au jour où…
- Tu rodes ?
J’étais surpris.
- Tu rodes ? te connais pas, tu fais quoi ?
- Je cherche le faisan…
- Pourquoi, c’est pas la chasse…
- C’est mon faisan.
- Il court, il est libre, à personne…
- Enfin c’était mon faisan…
- C’est toi qui lui a mis la boite ?
- Après je l’ai soigné…
- T’es fada !
Silence… il a raison le bougre !
- Oui, je suis fada…
- Moi aussi, alors ça va… le faisan il est avec Tobby, dans les piments rouges, tu veux le voir ?
Et là, la vieille Zoé est sortie de la bâtisse, les mains sur les hanches. Elle était très fatiguée du travail du champ, elle s’était reposée un peu, presque la sieste mais elle avait entendu parler, maintenant elle était inquiète...
- Laisse Maman, c’est rien, c’est un fada, c’est lui qui a tiré le faisan qui court toujours, il l’a soigné, relâché, maintenant il se fait du souci pour lui. Il est con.

Je ne lui en ai jamais voulu de son franc parlé.

Alors on a un peu discuté, Zoé est rentrée, on est restés seuls.

On a parlé des cultures, de son travail du champ, de son frère, du curé.

- Et ton travail à toi…
- Je suis à la Chambre d’agriculture, mais dans les chiffres…
- Et les cultures ?
- J’y connais rien.
- A la Chambre d’agriculture et tu connais pas les légumes !
- Non…
- T’es vraiment fada toi !!!

On s’est quittés comme ça, j’étais vraiment bien catalogué…


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Jeu 1 Avr 2021 - 11:50
3- Un autre secret

Toine avait passé les mois de Mars et d’Avril à préparer la terre et mettre les plantations.

Cul-terreux sans terre, ou plutôt si, cultivant quelques ares de colline défrichée où il ne poussait que des plantes sauvages, une poignée de légumes, des asperges aussi fines que le doigt de la main et le thym que rongeaient les garennes faméliques...

Il rabiotait tout, le bois était l'unique moyen de chauffage, le gibier la viande de base, ainsi que les muges le poisson qu'il pêchait à quelques encablures de là, quand sa vieille 4L lunatique voulait bien démarrer.
Et qu'il n'avait pas oublié d'y mettre l'essence.

Il vivait seul avec Zoé, isolé, les cris de buses et les roucoulements des palombes faisaient office de Top 50.

Et pourtant il n'était pas fou, ermite de ce siècle aux apparences trompeuses, il avait les bottes crottées d'argile, s'éreintant à plus soif à cultiver son champ dont il ne sortait rien, ou presque... sauf les piments rouges.

Il n'était pas méchant, solitaire dans l'âme et aimait plus que tout la sauvagine inquiète et scruter les nuits calmes les innombrables soleils, les étoiles.
Il n'était pas rare qu'il quitte au mois d'Août sa maison et file dans le noir. Une nuit sans nuage il avait été témoin de la tombée d'astéroïde à très peu de distance, il avait sans résultat cherché le caillou et avait par malheur raconté son histoire à un passant qui, pour une fois, s’était assis à côté de lui sur le banc.

Donc, il était pour tous devenu fada.

Au matin, on voyait de loin la cheminée fumer, pas du chêne qui sent le poivre, mais du pin ou autres bois de pauvre.
Mais ce matin-là, de fumée point.

Toine était tout à sa colère, son champ maintes fois retourné la nuit, les 4 melons à moitié mangés, les semis déterrés, les plants de pommes de terre, les raisins de la colère... ce n'était pas une, pas deux, pas trois fois que cela arrivait, cette bête était têtue, tenace, d'une pugnacité telle que c'est le Diable en personne qui détruisait le champ.

Cette nuit-là, Toine se décida, rien de rien ne pouvait l'en détourner, il avait maintes fois réfléchi, maintes fois évalué, pesé le pour, le contre, le bien, le mal. L'arrogance de la bête ne resterait pas impunie...

C'était nuit de pleine lune, milles précautions pour ne pas être repéré, des gens, de la bête.
Il avait consulté l'almanach des P et T, la lune sera pleine et couchera bien tard, suffisamment pour voir la bête avant la fin de la nuit.

L’affût avait commencé en milieu de nuit, à trente pas au plus du bord du champ, au milieu le noisetier, sur le bord l'abricotier, de l'autre côté les dix pieds de vignes.

Toine n'était pas fatigué, attentif au souffle de la nuit, aux odeurs d'herbes sauvages, les doigts crispés, caressant la crosse du fusil, porté par sa fierté de paysan bafoué.

La grosse bête est venue.

Tard. Très tard.

Il ne l'a pas vu arriver, discrète. Mais elle n'était pas seule, les petits maraudaient, pas trop loin, espiègles, ça faisait plein de petits bruits autour d'elle.
Il a levé son fusil, il a visé, la bête était énorme, c'est peut-être le brouillard qui donnait cette impression.
Trente pas, vingt, quinze pas peut-être maintenant.

Elle ne pouvait pas être plus près.

Il a baissé son fusil, ils sont tous partis, vite, très vite, ils l'ont senti.
Ensuite, il est rentré chez lui.
Et il a mis en route sa cheminée.

J'ai enfin vu au loin la fumée qui sent le bois de pauvre.

Et moi aussi je suis rentré.

Alors Toine a placé tout autour du champ des petits paquets de cheveux… il s’est rasé la tête, finalement ça ne lui allait pas si mal que ça, ça lui a même définitivement enlevé les croûtes qu’il avait sur le cuir chevelu.

Un peu comme la campagne de Russie des tifs, tu rases tout, et ça repousse mieux, ça enlève les ravageurs…

Un bon remède de grand-mère, c’est Zoé qui lui a dit, elle en sait des choses Zoé…

La laie n’est pas revenue de sitôt, le coup des cheveux placés en petits tas tout autour du champ, c’est efficace. Sauf quand il y a trop de Mistral, le vent des fous, ça éparpille les cheveux, il faut recommencer.

Alors ça a été le tour de Zoé, elle s’est aussi rasé la tête.
Là, il y en avait plus, ça a duré un certain temps, un peu plus qu’avec ceux de Toine.

On est arrivé comme ça jusqu’au mois de Mai, la laie restait à proximité, dans le bois, mais elle ne venait plus au champ. Les marcassins grognassaient toujours près d’elle et ils évitaient de descendre eux aussi.

Pour-être sûr qu’elle ne foulerait pas les plantiers de fraises à placer, Toine a consciencieusement arrosé de sa propre urine tout autour, Zoé a fait pareil, peut-être même le coq faisan qui mettait sa crotte quotidienne sur une des buttes.

Et aussi Tobby.

Et moi aussi…

C’est une nuit de pleine lune que Toine est sorti avec Zoé avec les petits plants de fraises.
C’était la première fois qu’ils essayaient pour les fraises.
On aurait dit une procession.

Zoé tend à Toine le premier plant. Il fait un trou assez large dans la butte fraîchement travaillée.
Il met le plant en ayant soin de bien placer le collet au niveau du sol, le bourgeon du plant bien dégagé pour éviter le pourrissement du cœur et des jeunes feuilles, éviter aussi que les racines ne soient recourbées et enfin tasser la terre autour du plant.

Tout ça la nuit.

Après il compte trois espacements de mains.
- un, deux, trois…
Après ils recommencent tous les deux, un autre plant, les gestes précis, le compte des mains
- un, deux, trois…
Et encore,
- un, deux, trois…
Encore…
Quand ils ont fini la première butte, il reste la seconde…
- un, deux, trois…
Mais il n’y a pas assez de plants, il en manque…
- un, deux, trois, quatre…
Puis…
- un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept… ils auront plus de place, c’est mieux peut-être hein Zoé, on aurait dû faire ça à l’autre butte, non ?

C’était moins une qu’ils recommencent tout…

Quand j’ai fait ma petite visite du dimanche, je suis venu cette fois avec la famille, ça faisait quelques fois que sous prétexte de voir coco, je leur rendais visite, Zoé s’est habitué, Tobby aussi.
Le coco me faisait presque la fête, dès qu’il me voyait, il gueulait comme au bon vieux temps de son cri strident et métallique de faisan. Il voulait que je lui apporte les graines, j’en avais toujours un peu pour lui dans la poche…
- Tes graines, il faudrait les semer, l’année prochaine comme ça il y en aura pour le coq, sur place…
- Oui, mais si on les sème il va les manger de suite…
- T’es pas con toi, viens, je vais te dire un secret…

Il a mis sa main calleuse sur mon épaule, je suis devenu d’un coup son confident, son ami. On a laissé Zoé avec ma femme et les enfants, on s’est éloigné.

- Tu sais le secret, c’est ça… le grand Monsieur a dit E=mc², je le sais ça, je le sais.
- Oui, et alors ?
- L’énergie crée la matière, elle naît du vide, la matière naît de rien, de rien ! On naît de rien, on est tous de la Sainte Marie ! Je comprends la Sainte Marie, je comprends la Sainte Marie !!!
- Tu as vu le tableau Toine, tu as raison…
- Quel tableau ?
- Celui que tu as fait Toine, c’est un exemple…
- Et alors ?
- Le tableau est né de toi, de la pensée…
- Et on ne peut pas peser la pensée… !
- C’est ça, c’est du rien !!!
- Mais il est beau mon tableau, non ?
- Il est très beau Toine...

Alors, on se l’ai raconté comme ça un bon moment, il m’a parlé des astéroïdes d’avant.
Alors, il m’a dit l’autre secret.

On est retourné aux femmes et aux enfants, on a dit deux mots, ça les a bien rassurés.
Il a remis sa grande main calleuse sur mon épaule, il m’a conduit dans la bâtisse, il marchait doucement, il a ouvert une boîte rouillée.

J’ai vu le gros caillou.

Celui qui vient d’un autre monde.

Après on est ressortis comme si de rien, il avait une sorte de sourire idiot qui lui faisait tomber la lève inférieure que d’un côté, le sourire du fada, pourtant il ne le faisait pas exprès, ce devait être l’excitation, ça le reprenait parfois…

Il a parlé fort, que tout le monde entende, pour détourner les questions…
- Vous venez les enfants, on va aux quatre ruches !!!…

Alors nous sommes tous allés aux ruches bien sûr.
Toine était aux anges, un vrai professeur, on a passé une bonne heure avec les ruches, les abeilles, le miel, les fleurs, le beau temps, la fumée pour se protéger, le vol des abeilles, leur vie…

Il nous a offert la tisane.

Les enfants ont voulu l’embrasser avant de partir, la gamine lui a même passé la main sur son crâne chauve « pour toucher », ça l’a fait rire.

Par contre Zoé n’a pas voulu.

Puis on est rentrés.



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Jeu 8 Avr 2021 - 5:52
4- Le temps de l’amitié


On est allé de plus en plus souvent à la Grande Bastide.
Au début, le samedi.

Puis le dimanche.
Puis le samedi et le dimanche.

Puis un peu n’importe quand, les jours allongeaient, on avait le temps.
Le temps de les aider un peu aux travaux du champ, le temps de discutailler, de se tenir la bavette.

De bien rigoler aussi tous ensemble à voir le Tobby et le coq faisan se l’a jouer : ils avaient pris l’habitude en fin de journée de leur petit scénario.

Coco voulait regagner sa garrigue, sûr, il était bien à la ferme, mais son instinct de bête sauvage lui commandait de sauter le soir venu sur son perchoir, à savoir le plus haut pin du bois de la Salette, pas trop loin, ça le tranquillisait.
Mais le Tobby qui passait une bonne partie de la journée avec son copain le coq, ne l’entendait pas de son oreille sale.

Dans un premier temps il l’accompagnait, comme si de rien était, puis, quand le coq avait fait quelques mètres en dehors de l’aire de la ferme et s’apprêtait à regagner le premier fourré de la colline, le cinéma pouvait commencer…

Il le coinçait et se mettait à l’arrêt ! Un arrêt ferme, comme à la chasse…

Le coco, toujours un peu invalide avec le bout de l’aile cassé se refusait au décollage, au mieux, il commençait à tourner dans le fourré, et ça rendait le Tobby encore plus fou, au pire il tentait le décollage et se cassait royalement la figure quelques mètres plus loin après un vol lourd, ridicule et… écourté.

Alors le Tobby le prenait gentiment dans sa gueule et le ramenait au plus près de la ferme.

Des fois ça recommençait de suite. Une sorte de « lance la balle et rapporte » à la mode des fadas.

Un vrai cinéma !

Si on venait le matin, sur le coup de midi, Toine installait une petite table, quatre ou cinq chaises et il nous servait l’apéro, une sorte de Pastis bien aromatisé aux herbes pour les grands et le sirop pour les enfants. Il nous remerciait comme ça de notre visite, et du petit coup de main pour les travaux du tout-venant.

Le travail qui demandait de la technique, il se le réservait.

Mais comme mon grand fils Florent est très curieux et veut tout savoir, il s’est mis à lui expliquer.
Comment on prépare les plants, comment on plante, comment on arrose, comment ça pousse, comment on fait pour les « prédateurs », comment ça vie, comment ça meurt.
- Et pourquoi ça meurt ?

Alors là le Toine il m’a regardé.

- C’est toi le père, tu lui expliques…

Peut-être à cause des effets secondaires du Pastis aux épices, je n’avais pas les idées assez claires pour un si grand sujet, LE sujet, et j’ai bafouillé une couillonnade du style :
- Pour faire de la place pour les suivants…

Florent a fait la moue, Toine un geste très-très précis, celui de l’index collé à la tempe avec la main qui tourne…
- Moi je t’expliquerai, mais d’abord, avant le grand secret, tu m’apprends toi aussi… tu m’apprends à lire, tu m’apprends à écrire !

C’est la Zoé qui a fait un immense sourire.

Et ça, ce n’était pas pour déplaire à Florent.
De tout petit il avait en tête de faire le professeur, le professeur de maths. Pour notre seconde, Lydiane, avec ma femme Annick, on n’a pas eu à prendre beaucoup de temps pour les leçons, c’est Florent qui la suivait pour le travail de l’école. Et les résultats étaient bons, Lydiane progressait, chaque année un peu plus.

Alors Toine a sorti une seconde table, plus petite.
Quand Florent venait à la bâtisse, après les travaux et l’apéro, ils s’installaient tous les deux à la petite table, à part.

On entendait le gamin qui faisait
- B, ça c’est bé, O et N ça fait-on, donc ça fait bon…
… et on devinait le gros majeur de Toine qui suivait la ligne, juste sous les lettres… enfin presque…

- Si tu mets ton gros doigt dessus, on ne voit rien, enfin !
Là, mon gamin était le chef, le Toine rentrait un peu la tête dans les épaules et c’était moins une qu’il fasse tomber la lève inférieure d’un côté avec son sourire du fada…

- L c’est l, O et U ça fait ou, le p on ne le prononce pas, le tout ça fait le loup …
C’est depuis ce jour-là que Toine a adoré les histoires de loup.

Tout ça, ça a duré pas mal de temps, on a passé le printemps, on a passé l’été, les jours à n’en plus finir, les leçons à rallonge, celles de la terre, celles de l’eau, celles des récoltes, celles des lettres et celles des mots.

Ils se sont bien appris tous les deux.

Nous pendant ce temps on se tenait compagnie avec Zoé.
Les deux femmes quand Annick venait, des fois elle et moi seulement.
On se tenait compagnie en étant seulement près l’un de l’autre, Zoé ne parlait presque pas, elle regardait, elle regardait tout, on aurait même cru qu’elle visait tout, tout le temps.
Une vraie pie curieuse, ses yeux vifs plongeaient à la lisière du bois, ou scrutaient les fils de coton qui pendouillaient des culottes accrochées à sécher.

Ah, ces belles culottes, ces fameuses culottes !
Ces culottes qui ne tenaient plus, pourquoi ils n’en changeaient pas ? Ça c’était le mystère-mystérieux, les sous ? l’habitude de mettre toujours les mêmes ? la peur d’en changer ?

Ça trottait dans notre tête, à nous, les « normaux », ça a trotté longtemps, très longtemps, mais on a jamais osé demander.

Ni à Toine.
Ni à Zoé.

Donc on n’a jamais su…

C’est beau l’amitié !

Ça a fait un secret qui est resté secret, peut-être le seul secret comme ça.

Parce que Florent qui est loin d’être un imbécile et qui a une mémoire d’éléphant de la garrigue est revenu à la charge.
Un beau jour il y est revenu au sujet, et le Toine il a bien fallu qu’il le dise …
- Et alors, pourquoi ça meurt ?
- Comment ça pourquoi ça meurt ?
Florent s’énerve…
- Oui, tu m’as promis, pourquoi ça meurt ?
Le ton est dur, ce n’est pas une interrogation, c’est un cri…
- Pour que ça revive !
- ??????????

Le Toine lui a pris la main, il a mis sa grosse main calleuse dans la main du gosse, il l’a amené au jardin.

- Tu prends l’œillet de poète, la fleur est jolie, petite et jolie, c’est doux à voir. Quand la fleur fane les petits-fils noirs que tu vois là, ils tombent par terre, … et la terre fait revivre la plante !
- C’est tout ???
- Et bien oui, c’est tout ! et c’est le grand secret : ça meurt pour que ça revive !
- Donc ça meurt pas vraiment si on veut ?
- C’est ça, t’as raison, c’est infini, ça meurt pas… ça recommence…
- Sauf s’il fait trop froid ou si un rat mange les fils noirs ?
- T’as raison, là ça meurt pour de bon.
- Donc des fois oui, et des fois non, ça dépend…
- Des fois ça meurt et ça revit, des fois ça meurt et c’est fini.
- C’est comme les gens et les enfants, moi j’ai pas d’enfant…

Et là le Toine s’est mis à pleurer. Et aussi à gargouiller entre deux gros sanglots.

Pour essayer de lui faire penser à autre chose, nous sommes allés tous ensemble voir LA pierre, celle qui est cachée dans la vieille boîte rouillée, celle tombée du ciel.
Le gros caillou, celui qui vient d’un autre monde.

On l’a sorti dehors, sur la grande table, bien au soleil, qu’on puisse bien tous le voir comme il faut.
Tout lisse d’un côté, tout râpeux de l’autre.

C’est Florent qui parle, il en sait un peu sur les cailloux du ciel, il a lu les livres là-dessus…
- Les livres astromiques ?
- Astronomiques ! on dit astronomiques, qui parlent des astres…
- C’est quoi tes astres ?
- Le soleil, la lune, les planètes, les autres soleils… c’est les astres.
- C’est tout pareil alors ?
- Non, la Terre tourne autour du Soleil, la Lune tourne autour de la Terre, les soleils se tournent autour et tournent dans la galaxie…
- Y’a tout qui tourne, et le caillou il est tombé sur nous !

Florent est parti sur une grande théorie, que le caillou vient d’une planète qui a pris un gros caillou de pleine face, et que ça a fait décoller de la planète le plus petit caillou et qu’il est venu jusque-là…

- C’est quand même dangereux tes histoires astromiques !

Toine s’est mis à réfléchir bien fort, ça lui a allumé le regard.

Et ça ne s’est plus jamais éteint.

Les gosses ça parle, ça parle.
Ils parlent beaucoup entre eux.
Beaucoup.
C’est comme ça qu’ils apprennent les gros mots à l’école.

L’information est passée à l’allure grand V au collège et au lycée. Florent et Lydiane se sont effectivement chargés d’informer leurs petits camarades.
Le tam-tam de la garrigue chez les pré-ados.
Mieux que les réseaux sociaux.
Le Toine commençait à devenir quelqu’un de connu. A sortir de son trou à rat.

Pendant ce temps le « cas social » apprenait lui aussi les gros mots, il les lisait, il en écrivait même certains. Sur son petit calepin.
Et pas que des gros mots : là aussi l’information est passée à l’allure grand V.
Dans son cerveau.

D’abord il a recopié scrupuleusement les gros mots que Florent avait écrit… ah, les gamins !
- couillon : c-o-u-i-l-l-o-n C-O-U-I-L-L-O-N
- fada : f-a-d-a- F-A-D-A
En minuscule, puis en majuscule.

Ça a duré un certain temps…
Puis il est passé à la vitesse supérieure, il a écrit le grand mot :
- astronomique : a-s-t-r-o-n-o-m-i-q-u-e A-S-T-R-O-N-O-M-I-Q-U-E
Pour lui, il était arrivé à l’étape de l’anticonstitutionnellement.
Il était passé de l’illettrisme à l’écriture.

Et Zoé souriait toujours.

Toine découvrait ainsi les joies de la culture, de son auto-culture. Il passait progressivement de l’agriculture à la culture tout court. Maintenant qu’il avait acquis les bases, il pouvait écrire des petits poèmes à sa façon.
Il les montrait à Florent, il montrait toujours le dernier qu’il avait noté dans son calepin.

S’il nous arrivait de ne pas venir de quelques jours, Toine sortait son calepin, et avec minutie, avec un brin d’anxiété dans le ton, il invitait mon grand fils à découvrir sa dernière création.
Florent lisait pour lui tout seul, un jour il a voulu que Toine le lise à voix haute, mais Toine n’était pas prêt, il n’a pas voulu de suite.
Il a fallu attendre.

- Tu le dis Toine, dis-le-toi-même…
C’est Zoé qui a voulu.
C’était presque un ordre, elle aussi elle voulait savoir…
- Non, je préfère Florent…

Alors mon grand se racle la gorge, il prend l’air inspiré, il regarde en l’air, gobe les mouches et finit par ânonner :
- « Le drôle d’oiseau
C’est un bien drôle d’oiseau perché tout là-haut
un bien drôle d’oiseau
qui ne volera pas de sitôt.

Un oiseau barre de fer, un oiseau peinture grise
un piaf à coqueluche et qui n’a jamais prise
un oiseau immobile visant au gré du vent
la vieille église ou le soleil couchant.

Sur la place de la mairie
Le jour se lève
de Jacques
Prévert. »

On s’est tous regardé, on s’est demandé comment Toine pouvait connaître Jacques Prévert…
Là, on peut dire qu’il nous en a bouché un coin…

Il n’y avait que Zoé qui ne paraissait pas surprise.

Florent lui a rendu le calepin.

La semaine d’après il lui a fait cadeau d’un très gros livret pour écrire, bien relié, avec des pages bien blanches, bien propres. Toine ne voulait pas…
- Il y a trop de pages blanches, ça me fait peur…

Alors pendant un temps, Toine s’est arrêté d’écrire, il a repris l’habitude de retourner à son banc.
Il s’est reposé.
Il s’est retrouvé.
Il s’est ressourcé.
Il est même retourné un peu voir son pote Jean, ça lui a fait du bien.

Pour le distraire de cette angoisse récente d’écrivain, on a essayé de sortir le Toine de ses pensées à sens unique.
Avec Florent, on a préparé devant la cour de la bâtisse, un chemin de deux mètres de large sur dix de long avec un peu de sable, des petits cailloux, bien tassés, bien compactés.
Bien sûr il y avait Tobby qui s’amusait à faire des gros trous, on aurait dit un champ de bataille après le passage du chien. Pour y remédier, le coq s’évertuait à gratter le sol, à essayer de le lisser, comme pour régulariser les bêtises du clebs.

Puis on s’est mis à jouer à la pétanque.

D’abord en petit comité, Flo et Toine, puis Flo, Toine et moi, puis avec Annick, Lydiane et Zoé.

Toine était comme fou, il « s’éclatait ».

C’est comme ça qu’on a passé la fin de l’été.
C’est aussi comme cela que l’on a tissé le fil de l’amitié.



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Mer 14 Avr 2021 - 11:27
5- La graine


La graine avait germé.
C’était une bonne graine.
Il avait un bon fond, il ne pouvait pas y avoir de meilleur terreau, une plus belle semence.

- Je vous aime, je vous aime !

Le Toine avait repris l’habitude de « bader » sur son banc, mais il n’apostrophait plus les passants.
Il s’assagissait.
Il avait juste comme un petit réflexe quand il voulait communiquer, engager la conversation avec un passant, au lieu de crier « je vous aime ! »… il ouvrait ses mains.

Au village, on ne l’évitait plus. C’était intuitif, « les gens » passaient plus près du banc.

- Bonjour Toine…
- Bonjour…

Des fois, ça n’allait pas plus loin.

Des fois, Toine sortait son petit calepin, le vieux, pas celui de Florent toujours aussi blanc.
Et il lisait un poème.

Ce sont surtout les enfants qui s’approchaient le plus du banc, les copains de Florent, les copines de Lydiane.
Ils adoraient leur Toine.

Et puis il faut dire que Toine avait fait des efforts, des efforts vestimentaires.
Fini les pantoufles trouées, fini le bonnet de laine rapiécé.
Il avait même un air presque propre, un air comme il faut.

De fada complet, il était devenu pour le commun des mortels juste « un peu simple ».
Il gravissait l’échelon social…

A la Bastide, il avait retrouvé le goût de la peinture. On lui avait offert tout l’attirail, les pinceaux, les fusains, les toiles, les boîtes de couleur…

Quand ça lui prenait, il s’installait au jardin, toujours au même endroit. Le coq venait voir, le Tobby se couchait pas loin.

Zoé faisait semblant de rien, elle se tenait un peu à l’écart.
Son regard toujours aussi vif plongeait vers la toile, elle devinait de loin le motif, elle se disait :
« Il peint le champ de piments, il y a du rouge partout, c’est ça, ça doit être les piments… »

Du frère on n’avait pas plus de nouvelles que ça.
Il était sorti du champ de vision. Il était sorti du clan, de la tribu.

Un jour, le Toine est allé au banc avec tout son barda de peinture, il s’est mis à peindre là-bas.
Il y en avait des choses à peindre, pas que le champ de piment…

En premier, il a peint l’Église.
En second, il a peint la place de l’Église, il aurait pu la peindre les yeux fermés.
Au milieu, il y a mis le petit rat, celui qui sortait toujours du soupirail quand il faisait beau.

Enfin, il a peint son banc tout seul, tout vide.
C'est exactement à ce moment-là qu'il s'est souvenu, du temps du père.
A la sortie de la messe les enfants étaient indisciplinés, ils couraient comme des fous dans tous les sens. Le père et Zoé avaient trop peur d'un accident avec les voitures, alors on faisait le jeu de 1-2-3 soleil, et c'était à celui qui parvenait le premier sur le banc.
Des fois c'était le frère, des fois c'était lui, des fois c'était l'autre.

Ça lui a fait tout drôle. C'est revenu comme une bombe, et il l'a revue.
Bien nette, bien comme il faut, chaque trait de son visage, avec cette grimace qui l'a défigurée pour toujours, cette indicible souffrance bien trop lourde à porter.

Il a laissé la toile sur le banc.

Il a couru comme un fou à la Bastide.
Quelque chose ne tournait plus rond. C’était soudain, violent, imprévisible.
Mais fort, très-très fort.

On s’est même fait du souci.

Au village, ils ont vu tout de suite que ça n’allait pas.
Toine venait au banc, il ne restait pas cinq minutes.
Il ne portait même pas son petit calepin, il n’ouvrait pas les mains, il fuyait « les gens ».
Même son pote Jean, même nous…

Bref, c’était « la crise » …

Ça n’a pas fait l’objet de délibération du conseil municipal, ça n’a même pas été évoqué dans les questions diverses, ça n’a pas fait la « une » du journal local, mais ça a quand même bien fait « jasé » dans les chaumières…

- Tu crois que c’est son histoire d’art qui fait ça ?
- Peut-être qu’il redevient fada, le naturel reprend ses droits… il a eu un sursaut, et puis…

La graine avait bien germé, rapidement, peut-être trop rapidement, trop vite.
La plante avait grandi d’un coup, sans engrais, elle s’était épuisée, branlante maintenant, sujette à attraper n’importe quelle maladie, à se faire manger par n’importe quel prédateur, même un minuscule insecte…

Il y avait urgence…

Le Toine, il était comme en pleine période d’adolescence, c’est tout juste s’il ne lui poussait pas des boutons d’acné. Pourtant il n’en avait plus l’âge… et depuis bien longtemps.

A la Bastide, il évitait Zoé, il passait de plus en plus de temps avec Coco. Il échangeait avec le coq !
L’autre avait l’air de compatir, il faisait l’imbécile à sa façon…

D’abord, il avait pris l’habitude de se percher sur la dernière toile, celle qui n’était pas finie, celle du banc.

Avec son gros bec, il tapait la toile, sans la déchirer, sur le coin en haut à gauche.
Puis il lançait son cri métallique de coq faisan en gonflant bien le cou et en battant les ailes bien fort.
Il faut imaginer dans la pièce ce que ça pouvait faire, ça vous réveille un mort !

Du coup, Toine prenait le parti de sortir, d’aller voir ses plants de piments. Il n’y a rien qui pouvait faire plus plaisir au coco.
Alors ils allaient tous les deux, le Toine et le coq, déambuler en fin de journée au champ de piments.

Il servait au moins à ça, le champ.
Ça les reposait.

Le Tobby les rejoignait un peu plus tard, alors que le jour déclinait.
Et, tous les trois, ils regardaient la lune lever.
Puis, le sombre prenait tout l’espace. C’était trop grand, c’était trop beau.

C’était l’heure pour coco de rentrer, il n’allait plus en garrigue se percher, il avait pris ses habitudes de coq de basse-cour.
Toine restait encore un peu avec Tobby.

Puis, il lançait au ciel un gros caillou tout blanc.

Une véritable chape de plomb, un assombrissement brutal, il n’y avait plus de lumière au plafond.

En médecine on appelle ça la dépression.
On ne sait pas d’où ça vient, on ne sait pas trop non plus comment ça repart. Un peu comme les nuages.

Mais, quand ça atteint un être fragile comme Toine, ça peut faire de gros dégâts.
Parfois irréversibles.

Toine, lui, il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, ça le dépassait complètement.
Ce qu’il savait, c’est qu’il était devenu incapable d’écrire une seule ligne, de finir son tableau, d’être bien, avec Zoé, avec nous, avec Coco et Tobby, avec son pote le curé et avec « les gens ».

Il râlait en permanence, il crachait par terre.
Il grognait comme un vieux cochon solitaire des garrigues perclus de rhumatismes, ou de crevasses qui grattent le cuir en permanence.
Ce genre de choses.
Ça énerve.

Zoé est venue à la maison.
Le curé Jean aussi.
Et puis la Lucie, la concierge du village.
Et puis un autre du village, et puis encore un autre : le Robert, le Marcel, d’autres encore...

Et même la belle Adeline.

Ça n’a pas été une partie de plaisir.
Pour personne.

Ils ont fait comme pour « le frère ».
Ils sont venus il faisait tard, il n’a pas bien compris, il était au lit.
Ils l’ont réveillé, il a eu juste le temps de voir la pleine lune.
Ils l’ont chargé dans l’ambulance, il gueulait comme un goret.
Lui aussi, il a été « placé ».

Toine a passé l’hiver comme ça, entre deux.
Entre deux mondes, entre deux paroles, entre deux couloirs, entre deux cachets.
Il était en sommeil, en sommeil de lui-même.

Il regardait dehors, plus loin que sa prison, plus loin que loin, plus loin que le béton d’ici.

Il était dans sa garrigue, avec son frère, avec Tobby. Ils étaient heureux, ils avaient tué la grosse bête, ils la ramenaient à la Grande Bastide.
Après ils avaient fait « la viande ».
Ils s’étaient couchés à pas d’heure, c’était de la bonne fatigue.

Quand il s’est réveillé en pleine nuit, Toine a pris sa tête entre ses grosses mains et comme aux vieux temps d’avant il s’est mis à pleurer.

Au village Toine manquait. On s’était habitué à sa présence, même à sa non présence, mais « les gens » savaient que s’ils ne le trouvaient pas au banc ou à l’Église, il était à la Grande Bastide et qu’il reviendrait le lendemain.
« Les gens » et surtout les enfants s’étaient habitués à sa voix encore indécise, au ton frêle, non assuré. Ils aimaient bien finalement la timidité cachée de Toine, ils s’en moquaient, c’étaient des enfants…

Ils adoraient quand Toine leur racontait son histoire de loup à lui, l’histoire qu’il avait écrite.
Elle était longue et belle l’histoire du loup de Toine ( voir histoire le loup, le patou et le berger) la maîtresse avait voulu en avoir une copie pour la dictée.
Toine avait bien mis deux jours entiers à recopier, puis il avait donné le texte à la petite Sophie, la petite blonde de la boulangère. Et, dès le lendemain, les enfants avaient fait la dictée avec la maîtresse.

La maîtresse avait donné à chacun pour consigne d’apprendre un paragraphe.
Jamais les enfants n’ont aussi bien récité leur texte.

Mais Toine n’était plus là pour l’apprécier.

Adeline, la maîtresse était venue pour la seconde fois à la maison, pour prendre de ses nouvelles.
J’étais allé une seule fois à Montperrin, la maison des fous, là où on les stocke, des fois là où on les soigne.
J’y avais trouvé le Toine sans état, ni bien, ni mal.
Vide.
J’étais revenu choqué, je ne voulais pas en parler.

Mais devant l’insistance d’Adeline…

- Alors, notre Toine, tu l’as vu ?
- Oui, bien sûr…
- Il est comment ?
- Il n’est pas.

Il y a eu un rictus assez profond, près de là où Adeline a une petite fossette sur la joue. Ça lui allait bien ce rictus, ça la rendait encore plus jolie.
- Hier, on a récité l’histoire du loup de Toine à l’école, les enfants ont vraiment bien appris le texte, c’était magique !
Là, Adeline sourit un peu, c’est ça la magie du moment.

- Çà serait bien que la prochaine fois tu viennes avec moi, qui sait, ça pourrait lui faire du bien.
- Tu comptes y aller bientôt ?

Adeline était donc du second voyage.
On est arrivé à Aix, on a passé le grand mur. Le son produit par les talons des chaussures d’Adeline s’est progressivement estompé au fur et à mesure que l’on s’est approché de la chambre de Toine, la 104.
On est entré.
Ça sentait mauvais, comme de la sueur mais pas tout à fait.
Je me rappelle, ça sentait la mort.

Personne ne disait.
Adeline a embrassé le Toine sur la joue.
Il a mis un certain temps pour faire pareil.
On s’est regardé comme trois couillons des collines perdues ici, ça a un peu duré.
On a dit les quatre dernières bêtises du village, comme c’était l’hiver il n’y avait pas beaucoup de nouvelles, le village tournait au ralenti…
On est un peu resté, Toine n’avait rien à dire, on ne pouvait pas lui en vouloir, que pouvait-il nous raconter, lui, l’homme de la garrigue coincé entre deux bétons, entre deux fous… ?

C’était l’heure de nous séparer.
Toine a fait le bisou sur la joue d’Adeline, Adeline a fait pareil, elle a juste dit :
- Tu sais Toine j’aime bien ton histoire du loup, les enfants aussi, on attend que tu reviennes.

Alors Toine a refait un bisou, sur l’autre joue d’Adeline.
Moi, j’ai juste eu droit à une bonne claque sur l’épaule, c’était de bon ton, c’était plus viril !

Pendant le trajet de retour, on ne s’est pas dit grand-chose avec Adeline, elle parlait de l’école, des enfants. Moi, je lui ai dit que Florent se destinait à devenir prof de maths et Lydiane prof dans le sport.
On a parlé de pas mal de choses.

Sauf de Toine.

Je savais qu’elle était en admiration de ce grand dadet de Toine qui avait réussi à brûler les étapes de la connaissance et dans un même temps à gagner l’estime des villageois qu’il apostrophait bêtement y a peu encore.

Je respectais son silence.
Je savais qu’elle souffrait. Toine était au centre de la toile, vierge de tout, une page blanche.

C’était aussi à elle de l’aider à la remplir.






















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Mer 21 Avr 2021 - 7:27
6- Un peu de temps qui coule sur les pins


Il n'y a plus de temps.
Toine est revenu à la Grande Bastide.
Ils l'ont ramené.
Il y a Zoé, la mère. Elle ne parle pas. Elle le regarde.
Lui, il ne fait rien.

Les asperges ont bien poussé. Droites, bien blanches, croquantes, comme des pommes juteuses.

Il n'y a plus ce vent de fou, le temps coule sur les pins.
Même les sangliers ont déserté la ferme, le bout de terre où les cheveux se sont dispersés : à quoi bon, il n'y a plus rien à protéger.
Toine a pris l'habitude de regarder derrière lui, même quand il sort la nuit pour faire le tour des champs.

Adeline est venue un jour, un seul.
Elle l'a accompagné, ils étaient comme deux loups perdus. Ils ont regardé le dernier nuage qui pleurait trois gouttes de pluie au-delà du couchant. Le soleil, les quelques fleurs butinées par les dernières abeilles, ça sentait encore bon la chaleur.
Elle est restée avec lui, comme ça, sans un mot.
Elle sent sa désespérance. Ça lui colle à la peau. Elle a mis sa main dans la sienne, tout simplement. Ça lui a fait du bien, elle se sentait un peu plus libre, ça a desserré la chose à l'intérieur. Elle respirait un peu mieux.

Après ils sont rentrés.
Toine a passé trop de temps à l'Institut. Les cachets, les saisons qui passent, sans repère.
Sans respirer la terre, sans la travailler, sans la toucher.

Cette terre de Provence, sa terre, le bois qui sent le cade, le vieux chêne au milieu du champ, à côté de l'abricotier - ils font la paire tous les deux - plus loin, après la dernière coulée, après les drailles des sangliers, les gaulis, la colline des kermès, celle des argelas aux épines fines qui traversent la peau la plus épaisse, plus loin encore, après le plateau des près aux bécasses, après encore, là où il chassait avec le frère...
Ils appellent ça la dépression, pourtant ce n'est qu'un manque.

C'est le frère qui manque. L’autre aussi, celle qu’on ne sait pas, celle qu’on ne sait plus, celle qu’on a perdu.

Il en a le cœur fragile, un manque, ça fait un gros trou dans son cœur tendre.
Zoé aussi.
Alors, il place des bûches de bois blancs dans la grande cheminée, ça fait un grand feu, ça les réchauffe tous les deux, il y a aussi le chien Tobby qui prend sa place.
Mais jamais ne revient « le frère », ni l’autre non plus.

Et toujours ils manquent.

Le frère ne reviendra pas de sitôt.
Ils ont fini par s'habituer, malgré tout.
Lui, Zoé et Tobby.
Depuis sa période à l'Institut, Toine n'a pas beaucoup changé.
Simplement, il lui arrive de se parler à lui-même, on peut dire que ça le rend un peu plus fou, vu comme ça, de l'extérieur.
En fait il parle « au frère », il lui décrit ce qu'il se passe, un courant d'air, tout, rien, tout ce qui se passe.
Il a aussi pris la manie de regarder derrière lui, quand il ne se sent pas rassuré, que le temps n'est pas sûr, le vent fripon, qui va de vallon en vallon, ou que le temps ruisselle sur les troncs, ou qu'il s'égare en terre inconnue comme dans un rêve.
Cela lui arrive souvent, il quitte le sentier de garrigues, il va plus loin, même jusqu'à la grande Mer, là où il y a les cormorans et les goélands, les poissons que l'on mange juste après les avoir pêché, les grosses dorades bien grasses que l'on déguste au feu de bois, la chair goûteuse que l'on arrache à pleines dents.

Mais ça, c'est le monde de l'imaginaire, l'autre monde de Toine. Quand il quitte son sentier, c'est qu'il rêve, il va plus loin, au-delà, il imagine l'autre monde.
Celui qu'il connaît seulement par les livres.

Celui des livres d'Adeline.

C'est vrai, elle lui manque elle aussi.

Après le temps de rien qui coule sur les pins, le temps qui ne sert à rien, après le temps de la désespérance, celui des chasses braconnières avec le « frère » viendra le temps des regains.

Le temps d'un nouveau printemps.

Toine se rappelle, il se souvient enfin.

De ce geste, de ce sourire, de cette main dans la sienne, il ne sait pas s'il y a un jour, un mois, un siècle.
Il se souvient du frère, de son banc, de la main d'Adeline, des feuilles de papiers blancs, de la pierre venue du ciel, de frère Jean, de la toile de peinture, des secrets.
Tout lui revient d'un coup : de l’affût la nuit, de la laie et de ses marcassins, des traques la nuit avec le frère, il se souvient des jours où on lui rendait visite, de coco le coq fidèle et de toutes les bêtises avec Tobby,

Il se souvient de tout. Même de celle qui a disparue. Même que c'est sa sœur.
Ou c'était.
Même de son prénom : Augustine.

Augustine, 1-2-3-soleil.
Augustine, ma petite sœur.
Augustine qui est partie, Augustine qu'on ne sait pas, Augustine le secret, Augustine qu'on en parle pas.

Et pour la dernière fois de sa vie, Toine se tient la tête à deux mains.

Maintenant, c'est fini.
Les lavandes ont fleuri, on a tiré le miel, il est temps de planter de nouveaux cépages, le Toine a grandi.

Sur le banc au beau milieu de la place de l'église, Toine s'est de nouveau assis.

Il y a à côté de lui une grande toile qui représente le banc.

Il y a Toine sur le banc.

Et tout autour du banc, multitude de gens.






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Jeu 29 Avr 2021 - 6:26
SECONDE PARTIE


1- La première


Cette année-là il avait fait chaud, particulièrement chaud.
C'est l'année des « premières ».

Toine est revenu, il est revenu à la Grande Bastide, il est revenu au village.
Les enfants aussi sont revenus, ils sont venus voir Toine, voir les peintures de Toine, ils viennent écouter les poèmes de Toine, celui du loup, d'autres encore.
Toine est content, bien plus même, il a le souvenir de la main d'Adeline dans sa main.

La maîtresse d'école vient le voir régulièrement à la Grande Bastide, des fois avec les enfants de l'école, des fois toute seule.

Toine s'est mis dans la tête de construire un mirador, pour mieux voir les animaux de la forêt. La laie n'est pas bien loin, c'est son instinct de chasseur qui lui a dit, cela fait longtemps qu'il ne l'a pas vu, mais il sait.
Alors, il assemble les poteaux qu'il a fabriqué lui-même, l'échelle de bois de chêne, c'est beaucoup plus costaud que le pin qui casse, il a mis le plancher, un simple assemblage de palettes de récupération.

Ensuite, il observe.
Le mirador est placé juste au bout du champ, à la lisière du monde de la laie, de la garrigue épaisse.
Il passe ainsi des heures à guetter.
A guetter le silence, le silence du petit vent du couchant, le silence des étoiles, des fois ça fait comme un grand mouchoir de brumes qui se posent sur le champ et il ne voit plus rien, ça lui rappelle son affût d'il y a bien longtemps, quand la laie était venue avec ses petits marcassins.

Un soir, il entend un « vrouf », le sanglier surpris a peur et décampe.

Adeline n'aime pas la chasse, et elle ne comprend pas la passion de Toine.

Toine se souvient des « premières », son premier lièvre, sa première toile, son premier poème, son premier chien.
Aujourd'hui, il y a Tobby, Tobby se fait déjà vieux, Coco aussi.

Ils jouent encore tous les deux, pour le plaisir, mais ce n'est pas pareil. Coco ne s'envole plus, il se défile à la course, Tobby ne parvient plus à le rattraper, il lui barre simplement la route de la Grande Bastide.

La Grande Bastide elle aussi se délabre, pendant que Toine était chez les « fadas », à l'Institut, ce n'est pas Zoé qui l'a entretenue seule, le vent a fait son œuvre, le temps aussi.
Des tuiles sont tombées, le mur est lézardé, le gel a déchiré toute une grande longueur au-dessous de la grande fenêtre.
Cela ne se reproduira pas, parce que le temps est chaud, trop chaud, qu'il n'y a plus d'hiver, qu'il ne fait pas vraiment froid.

Il y a eu aussi la première cigarette, celle avec les enfants.

Toine avait déjà fumé, si on peut dire ; des pailles d'herbes sauvages, de celles que fument les gamins.
Quand on n'a pas l'âge d'acheter les vraies.

Et puis Adeline est venue de plus en plus souvent, elle est venue avec des enfants.
Toine raconte sa toile, lit un ou deux de ses « é-cris » comme il le dit, s’ils sont sages il leur montre même sa « pierre du ciel ».

Adeline est aux anges.

Mais ce jour-là Toine s'est « volatilisé ».

Il joue à « cache-cache ».

Le petit Pierre sort un paquet de cigarettes, ils sont plusieurs autour de Toine :
- Allez Toine, fume !

Alors Toine prend une grande aspiration, ça change vraiment des pailles sauvages !

La tête tourne un peu, la fumée est beaucoup plus chaude qu'avec les pailles, ça lui brûle en dedans, il peut faire des ronds de fumée, il rigole, puis il a envie de vomir, puis il a envie de boire, puis de recommencer.
Toine tient le coup, il rigole encore, les enfants aussi. Ça y est, il fait partie de la tribu.

De la tribu des enfants.

- Tu es initié, tu as fumé, tu fais partie du clan !

Il y a Pierre, il y a le p'tit Jean - celui qui est le fils de Jean des garrigues -, même la petite souris qu'on appelle Isabelle, la fille de Ficelle, celui qui habite au vallon des Cornières, Alain, le fils de celui du Bessaïre, et un autre, le fils d'un nouveau du village qui n'a pas encore de surnom.

Toine des garrigues est devenu enfant du village, il est de la tribu. De la tribu des enfants.

Il y a Adeline qui l'appelle :

- Toine, Toine, et les enfants, qu'est-ce que vous faites, où êtes-vous ?

Elle les cherche.

Mais eux ils se sont bien cachés.
Mais eux, ils se sont bien trouvés !

Ils reviennent à la ferme, Pierre, P'tit Jean, Isabelle, le fils du nouveau.
Et Toine, Toine qui sent la cigarette, Pierre, P'Tit Jean et les autres aussi. Ils ont tous fumé les cigarettes, pour Toine c'est la première.

C'est Adeline qui est en colère.

Alors, pour un temps, pour un temps seulement elle n'est pas revenue à la ferme avec les enfants.

C'est Zoé qui rigole avec ses quatre dents.

Alors Toine regrette, Adeline lui manque.

Les enfants aussi, il aime beaucoup leur montrer la pierre du ciel, le champ de piments, les buttes d'asperges où ce qu'il en reste, les toiles qu'il a peintes.
Il n'a pas d'éducation, pas de savoir vivre comme tout le monde, pas de savoir-faire avec les autres, pas de savoir se tenir, il ne sait pas contenir ses émotions, les dissimuler, il n'en ressent pas l'utilité.
Toine est entier, un, lui-même, brut de cueille comme les bêtes, comme le sanglier, naturel comme la nature.

Adeline représente pour lui toute l'éducation qu'il n'a pas eue, elle en est inaccessible, ça le rend encore plus timide et encore plus fou.
Encore plus fou de vouloir, d'oser un jour.

Toine est en devenir, en devenir de ce qu'il est comme nous sommes en devenir de ce que nous sommes.
Toine est en à venir.

En présence d'Adeline, Toine est un petit garçon attentif, timide, sage, à l'écoute. Mais cela lui fait mal, ça le rend mal à l'aise. Il sait qu'il doit s'affirmer, montrer qu'il est l'homme, celui qui décide, intuitivement il pense que c'est comme ça qu'il pourra la posséder, posséder la femme, son savoir, ses connaissances, et puis aussi l’embrasser, la serrer fort contre lui.

Il ne l'a jamais fait. C'est aussi une première.

Pour Adeline, Toine est un secret, un doux secret. Un homme-enfant qui se fait lui-même, il projette l'art comme les premiers hommes le faisaient sur des murs, Toine représente l'art à l'état brut, il fait de lui-même, il n'a aucune influence. Il est la création.

Il est ce qu'elle n'est pas, elle transmet.
Il crée.

Et plus elle lui transmet, plus elle s'interroge, plus elle doute.
Mais les échanges qu'il a avec les enfants ne compromettent en rien la peinture et les textes de Toine, si simples, si vrais, si vivants, si enrichissants. Le partage ne nuit pas, ne l'affecte pas. Toine continue de peindre.
C'est sa façon à lui de raconter, de partager, d'échanger.

A l'école, les enfants racontent les toiles, les écris de Toine.
Il y a l'école, il y a les parents. Au village les gens sont vite au courant, non pas qu'ils soient les uns et les autres férus d'art, mais ils sont bien curieux.

Alors un jour ce sont les parents de Marion qui lui rendent visite, un autre les parents de Maxime, et puis encore ceux du petit Julien...
La Grande Bastide n'a jamais eu autant de visiteurs, on dirait qu'il y a un musée là-bas dedans.

Toine a vite fait de devenir le fada civilisé.

Toine dit. Toine raconte. Toine partage.

Il dit tout, même ce qu'il prend au petit déjeuner depuis près de 40 ans.
Ça les a tous fait rire, les uns après les autres, sauf les enfants qui ne trouvent pas cela drôle.
Car depuis 40 ans Toine au petit déjeuner, prend du « Tonimalt à l'eau chaude ».

C'est un peu comme cela que Toine est devenu une figure au village.

On s'ennuyait, on a trouvé un sujet de conversation, Toine a dit ça, Toine a peint ça, Toine a fait ça.
- Toine mange des panais, tu crois que c'est bon ça ?
- Je ne sais pas, faut voir, il les fait comment tes trucs tu dis ?

Adeline a eu vent de tout cela, au début elle en était contente, après ça l'a un peu agacée, ensuite ça lui a fait peur, elle a pensé qu'on pourrait lui enlever un peu de son Toine comme ça.

C'est comme cela que Toine est devenu la coqueluche du village, un peu la marque, ce qui le distingue des autres villages à l'entour, il en est le représentant officiel.
Certes, il n'est pas maire, ce n'est pas un notable, loin s'en faut, mais il se fait connaître par sa singularité, sa gentillesse aussi.

Il passe de l'état quasi végétatif à celui de drôle de bonhomme, toujours souriant, prêt à rendre service, faisant le chemin le matin pour accompagner les enfants à l'école avec les petites marques vertes sur le trottoir qui indiquent les pas à suivre.
Alors il fait le pitre, il pose pile son pas sur la marque de peinture, les enfants font pareil, on saute d'une marque à l'autre, on joue à colin maillard. Ce n'est que de la joie.
La joie se communique facilement avec les enfants.

Toine est très ponctuel, avec un autre parent, tous les deux en fluo jaune, ils accompagnent les gosses. Ils disent qu'ils les encadrent, avec Toine c'est plutôt qu'il les encanaille.
Mais il leur fait strictement respecter le petit bonhomme rouge de l'autre côté du trottoir, là il n'y a pas de dérogation, les gamins le savent.

Les portes de l'école s'ouvrent à 8h35, le cortège de gamins arrive à l'heure, la porte s'ouvre.
Toine les voit entrer l'un après l'autre dans la cour, il reste un peu quand le dernier a franchi la porte...
Alors Adeline le rejoint à la porte de l'école :
- Merci Toine, il ne fait pas trop froid ? Tu aurais pu passer ton tour, il y a bien d'autres parents pour prendre le relais...
- J'aime bien accompagner les enfants, et puis ça me permet de te voir un peu chaque jour, c'est long entre deux week-ends.
C'est tout simple, facile à comprendre, Adeline se sent toute réchauffée en dedans.
- Oui, on se reverra à la Grande Bastide, je viendrai samedi, si tu le veux bien Toine...
Toine n'a pas besoin de répondre, il fait un oui de la tête, il fait un grand oui avec les mains, un grand oui avec les yeux, il fait un grand oui n'importe comment.
Il y a tout son corps qui fait oui, sauf sa bouche avec la lèvre inférieure qui est encore une fois un peu coincée.

Tout va bien pour Toine, le monde de Toine se redimensionne, il s'élargit.

Il s'agrandit, Toine est un jeune oiseau qui ouvre ses ailes, il quitte la branche de pin, d'abord il tombe, ça fait très peur d'un coup, puis c'est grisant de se laisser porter, les ailes grandes ouvertes. L'oiseau ne sait pas se diriger, il tente de se pencher un peu plus à gauche, ou à droite, la trajectoire s'incline vers le sol, les ailes sont grandes ouvertes, ça ne suffit pas, ça amortit un peu le choc mais l'oisillon est à terre.

Toine va bien, il a ouvert les ailes.
Et il ne tombe plus.

Mais c'est l'époque où le soir se succèdent l'un après l'autre les vols de corbeaux au-dessus de la plaine.

Seules trois palombes passent encore au-dessus du plateau.

Il n'y a que le frère qui manque encore, et Augustine qui manque toujours.

Même pour Coco, c'est la belle époque. Coco a trouvé une cocotte, une belle galinette des collines, attirée par les cris métalliques que coco a bien distillé tous les soirs avant de regagner la ferme. Pendant un temps, le coco n'est plus venu percher à la Grande Bastide.

Tobby était triste, on le voyait déambuler bêtement entre les rangs de piments toute la journée, ça a duré un certain temps.
Mais les chiens ont cette particularité de ne pas avoir le sens du temps, tu t'éloignes 2 minutes ou 2 années entières, c'est pareil, c'est exactement la même fête quand tu reviens.
Toine pense que ça, c'est marrant.

Puis Coco est revenu, avec la cocotte.
Et avec plein de petits faisandeaux, à la queue leu-leu, derrière la jeune faisane.
C'est vraiment beau.
C'est beau, sûrement que « frère » aimerait voir ça, c'est dommage. Ça occupe toute la pensée de Toine à ce moment-là.

Tobby a retrouvé coco, mais ce n'est plus pareil, le coq est très occupé, avec sa cocotte, avec tous les petits faisandeaux. Il faut nourrir tout ce beau monde, coco cherche une fourmilière, même une ou deux cigales feraient bien l'affaire.

La faisane est calme, confiante, elle s'approche tranquillement de la Grande Bastide.

La première fois cependant, toutes ses plumes se sont hérissées au-dessus de sa tête à la vue des gens, de Toine, du chien Tobby qui faisait des bonds de fou parce que le coco était de retour… elle s'est d'elle-même empêché de s'envoler parce qu’il y avait derrière elle tous les faisandeaux. C'est une poule faisane qui peut se sacrifier pour ses petits.
Ce genre de pensée, il n'y a guère que Toine, le Toine des garrigues pour l'avoir, tout comme enlacer un arbre, le serrer si fort que ça lui ferait sortir la sève.

Ou presque.

Aujourd'hui à la Grande Bastide, ce n'est que de la joie.

Il y a Toine, Tobby, coco et plein de faisandeaux qui vont dans tous les sens, dans chaque rang de piments.

Et il y a toujours Zoé qui semble rire de plus en plus fort avec ses quatre vieilles dents.

L'idée avait germé, elle s'était imposée, elle avait envahi toutes les pensées de Toine.
Ça aurait plu au frère.

Toine quitte précipitamment la Grande Bastide, il déboule sur le sentier caillouteux, il descend le chemin de Salet, il passe le Bessaïre, déjà les premières maisons du village…
Ses grands bras le portent vers l'avant, mais ce n'est pas comme avant, les chaussures bien lacées le mènent d'un pas sûr, rapide, efficace.
Il ne souffle pas, il ne crache pas par terre, pourtant il ne met pas beaucoup de temps. Il file avec de grandes enjambées, il ne marche pas... il vole !

Rien ne retient plus son attention, même pas la première fumée de cheminée, l'odeur piquante du chêne, les dernières palombes qui glissent au-dessus du village...

Le voilà arrivé, il reprend son souffle, son gros doigt déborde largement de la sonnette.

- Oh Toine, ça va ?
- C'est important, je dois te parler...
- Je m'en doute, si tu es là... entre Toine, entre... viens. Calme-toi...

Le geste invite Toine, c'est une grande pièce, bien propre, bien comme il faut, ça respire la quiétude, au fond il y a la télévision, L’Émile s'empresse de l'éteindre.
- C'est pour Coco, c'est pour les faisandeaux, c'est pour le frère.
- Ton frère est revenu ?
- Pas encore, pas encore, mais ça ne fait rien, ça lui plaira, c'est important, il serait d'accord !
- Mais de quoi Toine, de quoi, c'est de la chasse ?
- Oui, non, enfin un peu, presque, je veux mettre les pancartes, les pancartes de réserve...

L’Émile ne dit mot, il se gratte au-dessous de l’œil, il prend son temps...

- Je ne suis pas contre, personnellement. J'en parlerai au prochain conseil de chasse, je ne vois pas pourquoi ils refuseraient. D'abord, il faut que 10 pour 100 du territoire soit en réserve, ce n'est pas bien grand chez toi, et puis c'est bien placé, ça fera refuge.
Il n'y a qu'une chose qui m'embête un peu Toine, une seule mais c'est important, il faut que tu promettes...
- Une chose ?
- Oui Toine, on t'aime bien tu sais, il y a seulement une seule chose à faire... autrement ils ne seront pas d'accord...
- Je t'écoute l’Émile...
- Tu passes le permis de chasse et vous arrêtez la braconne, ce n'est plus tenable, tout le monde sait...

Toine regarde tout, il fait comme Zoé, ses yeux font les 360 degrés. Il scrute une petite fissure au plafond, il suit la lézarde, ça fait bizarre, c'est le seul défaut de la pièce. Ah oui, il y a aussi la petite toile d'araignée qui a été oubliée là-bas tout au fond, bien cachée...

Le lendemain Toine a posé les pancartes, il en a posé beaucoup, un peu trop même !
Je crois bien qu'il n'a jamais été aussi heureux de sa vie, à part quand Adeline a mis sa main dans la sienne bien sûr.

- Tu poses les pancartes, c'est bien ça !
Ça faisait un bon moment que ça l'énervait de voir cet homme passer et repasser à proximité de ses champs.
- Ah bon ?
- Oui, c'est bien !
- Et pourquoi ?
- Parce que la chasse n'est pas crédible...
- Et pourquoi ?
- Parce qu'on n'a plus besoin de tuer pour se nourrir...
- Et pour se chauffer non plus ?

Là, l'homme fluo ne répond pas, il regarde Toine, non, il ne le regarde pas, il le scrute, il le jauge, il suppute le pourquoi du comment, il ne comprend pas... Toine continue, il enfonce le fer dans la plaie ouverte...
- Tu crois que je me chauffe comment, je scie les pins, ce n'est pas un bon bois de chauffage, ça laisse beaucoup de suie mais ça chauffe quand même, n'empêche, je le coupe et il meurt...
- Ce n'est pas pareil...
- Si, c'est pareil !
- Alors pourquoi tu poses ces pancartes ?
- Pour le coq, pour la poule faisane et les petits, pour qu'on les laisse tranquilles, la laie aussi, elle a les marcassins...
- Mais elle détruit ton champ !
- Ce n'est pas pareil, elle a les petits...tu connais quoi toi aux marcassins, aux arbres, à mes champs, tu y connais quoi toi ? Tu ne fais que passer...

Ça faisait un sacré bout de temps qu'il passait l'homme fluo, il ne faisait que passer, en courant, rapidement, Toine ne savait pas après quoi il courait comme ça, et aujourd'hui il s'est enfin arrêté...

- Tu es au village depuis longtemps ?
- Non, pas trop...
- Tu cours après quoi ?

Guillaume ne répond pas, il pense que Toine ne comprendrait pas, il pense mal.

- De toute façon, ça ne te regarde pas, c'est mon champ.
- La nature est à tout le monde, il faut la respecter, il faut penser aux enfants...
- Aux enfants ?
- La préserver pour les enfants, pour les suivants...
- T'as pensé ça tout seul, en courant ?
- Non, bien sûr, on est nombreux à penser comme ça...
- Et moi je suis seul à travailler mon champ !
- Adeline aussi, la maîtresse, elle pense comme moi…
- Je sais, Adeline elle est avec les enfants mais elle vient aussi à la Grande Bastide, même une fois elle m'a aidé aux champs.

Toine est en colère, ça se voit bien, il n'est jamais en colère, ça n'est pas souvent. Cette fois ce n'est pas la lèvre inférieure qui tombe, c'est toute la partie inférieure de son visage qui fait comme un gros rictus, comme un sourire méchant, ça lui agite la petite fossette sur la joue, ça passe comme le courant électrique sur la peau, ça n'a l'air de rien mais ça le défigure...

- C'est quoi ton nom ?
- Guillaume, je m'appelle Guillaume.
- Guillaume comment ?
- Guillaume tout court...
- Parce que moi c'est Toine, Toine des garrigues !!!

Toine a presque crié, ça lui a fait du bien de crier comme ça tout son pédigré d'un coup, « Toine des garrigues !!!», l'autre, le Guillaume, c'est un pauvre, il est Guillaume tout court, le Guillaume empêtré dans ses petites convictions d'enverdeur, de donneur de leçons à deux balles, le coureur fluo, le « m'as-tu-vu » qui fait peur à Coco.

Toine est rentré plus tôt que d'habitude à la Grande Bastide.
Il commence à faire vraiment plus froid, le Mistral peut-être.

Mais surtout il fait froid dans le cœur de Toine.

Alors il a mis une grosse bûche dans la cheminée, puis de suite une autre, et encore une autre.
Si Zoé ne l'avait pas arrêté, c'est sûr il aurait mis le feu à la bâtisse, les flammes étaient immenses, ça dépassait plus de 2 mètres de haut.
Mais ça n'a pas suffi.
Il avait toujours froid.

C'est la première fois que Toine, le Toine des garrigues est jaloux, même que ça le rend déjà à moitié fou.



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Jeu 6 Mai 2021 - 11:25
2- La jalousie


- Tu as vu Guillaume ?
- Guillaume ?
Adeline est venue à la Grande Bastide, elle a hésité longtemps. Guillaume, elle le connaît bien, ils ont des points communs, surtout celui de défendre les animaux, l'environnement, toutes ces choses-là, ils ont les mêmes idées, les mêmes convictions, ils font de la politique.
- Celui qui court tout le temps ?
- Il court, c'est vrai, il n'est pas le seul.
- Et il court après quoi ?
- Il fait ça pour son plaisir...

Toine sourit, son visage est singulier. Adeline ne l'a jamais vu ainsi. Il y a comme un rictus, mais pas la lèvre inférieure qui tombe un peu, c'est différent, on dirait qu'il sourit, mais pas vraiment, son front se ride, à ce moment-là il n'est pas vraiment beau, ça fait un peu peur à Adeline.
- Vous avez parlé ?
- Pas vraiment, il n'y a rien à dire, il ne comprend pas, il court, il n'a pas le temps, et puis il donne des leçons, les leçons c'est Toi et Florent, personne d'autre, pour la lecture, pour l'écriture, le reste... je n'en ai pas besoin, avec les enfants, avec toi, avec Florent ce n'est pas pareil, on apprend ensemble...

Adeline n'insiste pas.

Pour couper court, elle lui propose d'aller faire un tour, ça il aime bien. Il aime bien aller avec elle, voir les faisandeaux, les champs, s'il y a déjà des asperges sauvages, cette année tout est en avance, il en a déjà trouvé quelques-unes en plein soleil au bord du ruisseau, grosses comme il n'en a jamais vu.
- Si ça gèle, on va tout perdre ! Les amandiers sont déjà en fleurs...
Ils en trouvent un peu, quelques-unes, bien blanches, bien lisses.
- Ça fera pour la soupe, Zoé aime ça.
- Tu as quoi à tes doigts ? Ils gonflent !
- Je ne sais pas, c'est toujours comme ça quand je vais au ruisseau...

Depuis que le frère est parti, il se passe des choses bizarres, par exemple les doigts qui gonflent à proximité de l'eau, ça ne l’inquiète pas, ça ne lui fait pas mal.
- Tu es quand-même un peu spécial, ça ne te fait rien les doigts comme ça ?
- M'est égal, ça passe après le ruisseau, ça ne m'empêche pas de cueillir les asperges.
- Tu es peut-être sourcier !
- Non, non, je ne suis pas sorcier, bêtise que ça !
Toine est en colère, c'est bien la première fois qu'il est en colère après Adeline, elle le traite de sorcier, ça le rabaisse comme quand les gens ne le voyaient pas sur le banc, ou plutôt si, qu'ils le voyaient différent...
- Sourcier, c'est celui qui trouve les sources...

Ce n'est pas pareil, là c'est un gros compliment, mais il n'est pas sourcier non plus, enfin, il n'a jamais trouvé l'eau...
- Tu devrais essayer...
- De l'eau il y a en a plein ici, s'il en reste d'autre, on la laisse aux animaux.

Là encore, Adeline n'insiste pas, elle sait que ce n'est pas le jour.

Ils se dirigent vers la voiture d'Adeline, une petite voiture sans prétention, toute simple, il n'y a que la couleur vert clair qui ne plaît pas à Toine, c'est trop voyant, ça ne ressemble pas à la propriétaire. Adeline est toute en simplicité, en finesse, en délicatesse.

C'est pas comme le Guillaume sans nom qui court dans la garrigue habillé de couleurs fluos.

« Sûrement qu'il doit boire de l'eau avec plein de javel dedans, je ne risque pas de chercher l'eau pure de la source, si j'en trouve, ils vont la distribuer à tout le monde au village, s'il en veut de l'eau de source il ira la payer dans les grosses bouteilles au magasin, de celle qui vient de bien loin, bien chère ».

C'est comme ça que Toine a définitivement mis un trait à sa carrière de sourcier.

Enfin, pas exactement. Pour être plus précis, il a essayé, une fois, une seule.

Et pour y avoir de l'eau, il y a eu de l'eau...

D'abord, Toine l'a trouvée car de l'eau il y en a partout sur le plateau, ce n'est pas bien difficile, elle n'est pas profonde, en garrigue ce n'est pas pareil, mais là elle est presque sous la terre par endroit.
Il faut simplement que Toine serre bien fort ses mains l'une contre l'autre, puis qu'il les dirige vers la terre, quand les doigts gonflent, il met directement les 2 mains dans la terre. Là où les doigts gonflent le plus, c'est que l'eau est proche.

Il n'a pas besoin de bâton comme d'autres sourciers, il applique les mains sur la terre directement, même qu'après il a mis son corps tout le long contre l'argile : là, il est sûr, elle n'est pas profonde.
Ensuite, quand l'eau est sortie, Toine a creusé un large trou, peut-être 20 ou 30 centimètres de profondeur, il a bien pataugé dans la gadoue, il a fait comme ça une belle mare aux canards.
C'est le coco, la cocotte, les faisandeaux et le Tobby qui sont ravis, c'est la baignade générale.

Alors Toine est content, ce sont de bien belles journées bien remplies, tant pis pour les travaux des champs, il y a une belle mare au milieu maintenant.
Beaucoup d'eau, beaucoup, de la belle eau qui vient du fond, du dedans de dedans, de la Terre, de la belle eau bien pure, bien filtrée par les ans, de l'eau pour tous les animaux de la ferme, et même pour la laie qui va venir avec les marcassins.

Et surtout, pas une seule goutte d'eau pour le Guillaume, celui qui n'a pas d'autre nom.

Ça donne un certain cachet à la Grande Bastide, c'est plus poétique, ça manquait d'eau en surface.
Ce n’est pas encore la Camargue, mais ça donne un petit charme. Et puis ça attire des oiseaux, plein d'oiseaux, de ceux que Toine a vu dans les livres, mais que ça, pas en vrai.
Et là, un jour, s'est posé un couple de sarcelles, les toutes petites boules de plumes multicolores.
Toine s'est dépêché de vite en faire un croquis, il l'a montré aux enfants et ensuite à Adeline.

Il veut d'abord l'avis des enfants, si ce n'est pas beau pour eux, il cache la toile, comme une honte, si c'est beau, il nous montre, à nous, pour être sûr, un peu comme une ultime vérification, et ensuite à Adeline.

Si Toine avait creusé sa mare il y a quelques temps de cela, tout le monde aurait pensé « ça y est, c'est encore une lubie de fou ! »
Mais aujourd'hui, au village on trouve que c'est une bien riche idée, que c'est bien pour la Grande Bastide, que ça manquait et que ça fera toujours une source d'eau en été pour se baigner.
Parce que c'est vrai que plus le temps passe, et plus il y a de monde toujours un peu plus là-bas.

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Jeu 13 Mai 2021 - 7:21
3- Un fada civilisé


Toine n'a pas oublié sa promesse, il doit obtenir son permis de chasser.
Pour cela il faut passer l'examen. Même Adeline le lui a rappelé, elle n'aime pas la chasse et encore moins la petite braconne de Toine, mais à tuer des animaux, autant que ce soit « un peu légal ».

Pour le permis de conduire ça ne c'était pas trop mal passé. Bien que quasi analphabète à l'époque, il n'était pas manchot avec une voiture, il appréciait les trajectoires, il anticipait, ça devait venir de son goût de viser à la chasse.
Le plus compliqué ça avait été le code de la route, mais avec les diapositives il suffisait de mettre oui ou non, Toine l'avait passé en deux fois.

Quand il lui arrivait de prendre sa vieille 4L pour aller aux muges du côté de Martigues, il prenait systématiquement toujours le même trajet, à l'écart des grands axes. Il n'aimait pas la grosse circulation, encore moins les embouteillages.
A l'époque il n'y avait pas le GPS et Toine avait horreur de se perdre, il avait son itinéraire bien tranquille.
A part les sorties aux muges en été, la 4L ne sortait guère.

Donc, Toine a reçu son courrier, une belle enveloppe au libellé de la Fédération des Chasseurs.
Gros souci : il lui fallait se rendre à Aix-en-Provence.
Et là, ça a mis les grosses sueurs au Toine : d'abord ça lui a rappelé l’Institut d'Aix, et puis pour le lieu il ne savait pas trop malgré le plan qui était joint.
On aurait pu l'accompagner, s'il nous l'avait demandé, à moi ou à Adeline. Mais Toine voulait maintenant faire « comme tout le monde », se débrouiller. Il savait lire et écrire, il savait conduire, il devait le faire.

C'est par une matinée de belle grosse averse que Toine a pris la 4L. Pas de chance.
Difficile de mettre en route la vieille voiture dans ces conditions et le Toine a passé demi-heure à ronchonner sous le capot. Après, il y a eu miracle, quelques toussotements et la voiture a enfin démarré.

Il faut s'imaginer le pauvre garçon complètement énervé, en retard, ne sachant pas exactement où aller dans la grande ville, il est sur le périphérique, il s’arrête dix fois pour demander son chemin, baisse la vitre, montre l'adresse, le papier prend l'eau, ça devient illisible, Toine toussote d’énervement, il manque s'étouffer tellement le stress le paralyse, il dit qu'il a compris, une fois, dix fois, ça n'en finit pas... Puis enfin le bâtiment, c'est la bonne adresse, il n'y a plus qu'à se garer... et là c'est encore du temps de perdu, le parcmètre, les 2 sous à trouver au fond du vieux porte-monnaie.

Bref, Toine vit en quelques heures tout le stress habituel de ces contemporains, surtout ceux de la ville, ceux qui courent… après le temps, pas comme le Guillaume qui court pour le plaisir.

Toine pense à tout ça, aux fadas de la ville. Il franchit le seuil, c'est le bureau 22, au second étage. C’est ouvert, second miracle de la journée, un garde en bel uniforme lui fait signe de s'approcher.
- C'est pile mon gars, tu peux signer ici, tu as une place là-bas.
Toine n'a pas le temps de vraiment épiloguer sur son périple, les diapositives défilent déjà, l'une après l'autre, vite, très vite, trop peut-être...

Mais Toine se concentre, ça perle sur le front, ça tombe même sur le papier, mais il répond, un coup « je tire », un coup « je ne tire pas ». Il y a même des questions ridicules « c'est un sanglier adulte ou un marcassin ? »...
« et pourquoi pas un dahut pendant qu'ils y sont ! » pense Toine.
« ils sont fadas, ils sont fadas ! ».

L'examen est fini, on rend la copie, on regarde chaque diapositive l'une après l'autre avec les bonnes réponses.
« là j'ai bon, là j'ai bon, là c'est bon aussi... »
Son voisin le regarde d'un air bizarre, Toine commence à parler tout seul, comme ça lui prend de plus en plus souvent.
« là c'est eux qui ont faux, je ne peux pas tirer, c'est protégé, c'est la grosse alouette, c'est la calandre, la grosse, la petite c'est la calandrelle, elle est protégée aussi, c'est faux, je ne tire pas, je ne tire pas !!! ».
Le garde au bel uniforme s'approche, il toise le Toine :
- Alors mon gars, il y a un problème ?
- C'est la calandre, on ne peut pas tirer ! C'est la calandre...
- Écoute mon gars, tu te calmes, tu as fait 28 sur les 30, alors calandre ou pas, tu as ton permis ! Haut la main même, et tu es le premier aujourd'hui !

Son voisin le regarde toujours d'un air bizarre, mais moins, il ne le jauge plus.

Alors Toine se lève du bureau, il va fièrement prendre le petit papier que lui tend le second garde au beau costume, il sort de la salle d'un pas assuré, il pense « je fais le mac ! » « c'est Adeline qui sera fière de moi ! » ou encore des choses de la chasse « j'ai mon permis, pour les clôtures c'est tout bon, il faut que je finisse la mare, et aussi le mirador... »

Tout ça, ça l'a bien remué. Toine est rentré à la Grande Bastide un peu en retard, Zoé attendait.
- Je ne veux pas te parler, ne me regarde pas !
Elle ne dit mot, elle le questionne avec les yeux.
- Ne me regarde pas comme ça je te dis !
Toine est tout émoustillé, il se joue de faire bisquer sa mère, il sait que c'est du vice mais c'est plus fort que lui. A cet instant il a le pouvoir.
Ça dure un moment, le jeu du chat et de la souris, le Toine qui ne dit rien, l'autre qui quémande des yeux, de son regard de vieille folle.
- Mais oui, je l'ai le permis, je l'ai !
Zoé n'a pas dit plus.

Le lendemain on l'a vu au village, toute bien habillée, comme il y a bien longtemps. Elle a fait des courses.

Elle est revenue à la Grande Bastide avec 6 belles culottes neuves en coton pour Toine.

Toine est un nouveau-né. Il a 40 ans.
Maintenant il a des culottes bien propres, bien nettes. Il sait lire, il sait compter. Il fait même des tableaux, des dessins et des poèmes.
Il se dirige tout seul sur la route. C'est le copain des enfants.

Mais il ne comprend pas tout. Adeline lui a fait mettre la télévision, « le grand écran », internet et les réseaux sociaux.

Toine est du village, ça, ça va.
Il va au village vendre ses quatre légumes une fois la semaine, il paie la taxe. Il vend du bio, les courgettes, les fraises, les asperges, les petits pois, les haricots, tous les légumes cultivés en planches au jardin, avec amour, avec parcimonie.
Il est même inscrit à la Mutualité Sociale Agricole. Maintenant il a un statut : il est agriculteur.
Bref, il fait partie du clan, il est cultivateur.

Il ne se plaint pas, il comble les ménagères, il donne plus qu'il ne vend. Avec lui c'est toujours une salade, le persil, le thym en cadeau avec les deux courgettes qu'il a vendu à prix réduit. Il n'a pas encore trop la notion des prix. Il a pourtant fait plein de petites étiquettes, il a acheté la balance électronique.

C'est un vrai plaisir de discuter avec lui, il donne ses secrets comme il donne les légumes, ça fait rire la Justine, la Germaine, la Lucie et tant d'autres. Elles l'aiment bien, il a bon fond, ça leur plaît, elles aiment discutailler et avec lui tu n'es jamais sûr de la réponse, il est imprévisible, des fois tu ne comprends pas vraiment ce qu'il dit mais tu sais que c'est « puissant ». Un peu comme Jean-Claude Van Damme. Il l'aime bien celui-là le Toine, lui il comprend tout ce qu'il dit, il parle comme lui, ils ont la même langue.

Les femmes, elles le connaissent depuis longtemps, du temps où il était le cul sur son banc.
Bien sûr, elles savent qu'il fait des toiles, qu'il parle avec ce ton si particulier de l'amour des gens, pour certaines elles l'ont vu avec Jean, le curé du village.

Toine a organisé une grande fête à la Grande Bastide, il veut inaugurer la grande mare aux canards. On a passé un bon moment. Le soir, après le bain, il a distribué à chacun des enfants un verre de coca-cola, pour d'autres le sirop d'orgeat. Il y avait bien au moins la moitié du village, les enfants, les parents, les cousins, les cousines, les oncles, les tantes, les voisins, les voisines.

En quelque sorte il a inventé avant l'heure la fête des voisins, ça lui est venu comme ça, naturellement.

Mais si Toine s'est très bien ouvert à ce monde de son village, pour le reste ça a été un grand étonnement.
Le soir, après les champs, après le marché, quand il a fini sa journée, il allume « le grand écran ».

Et là, ça lui fait mal en dedans.

Lui, il est des pauvres gens, ça le dépasse. La politique, la droite, la gauche, le centre, les manifestations, les mécontentements, les religions, celle aussi qui tue les gens, les attentats, Paris, les trois gugusses qui parlent des prochaines élections du Président dans 2 ans.
Adeline lui explique tout ça, mais là il ne comprend pas, dans sa tête il se rappelle de Florent, des quatre lettres qui lui collent encore à la peau :
– F.A.D.A- en minuscule... f.a.d.a
Ça lui fait comme une bombe dans la tête, ça lui fait mal en dedans.

Alors quand c'est comme ça, Toine prend son gros panier d'osier, il file tout droit devant, Tobby le suit et ils vont chercher le sang de la Terre, ça s'appelle les sanguins, ça pousse tout près des pins. Il n'y a plus de guerre, plus de religions, plus de tous ces gros cons qui tuent les gens, plus rien ne compte que de trouver les champignons.

Le soir il rentre à la Grande Bastide, il bat rageusement les quatre œufs, rajoute les sanguins qu'il a coupé tout fins. Ça fait une bonne omelette, il sert Zoé.
Ils se regardent un long moment.

Et sans dire un mot, il éteint « le grand écran ».

Tout ça, ça le fatigue, il fait de grosses siestes. Il rêve de plus en plus, ça le travaille. Il voit des accidents tout le temps, des gens qui explosent, les enfants qui courent dans tous les sens, les ambulances. D'une façon ou d'une autre ça le ramène à ce jour de froid où ils sont venus le chercher pour l'Institut, comme son frère.

D'un chemin à l'autre Toine se retrouve toujours orphelin du frère qu’on lui a pris. Et de sa sœur qu’il a perdu.

Mais Toine est un gros curieux, il ne peut pas s’empêcher d'aller voir. De voir le grand écran, de se connecter aux réseaux sociaux. Ça le sort du village mais c'est violent.
Toine voit le monde et il parle avec des tas de gens.

Avec le clavier, pas avec sa bouche de fada.

L'autre ne voit pas la lèvre inférieure qui pendouille quand il n'est pas content, il ne sait pas les battements du cœur qui s'accélèrent, les gros doigts qui cherchent sur le clavier le mot exact, le gros œil droit et bien rond qui fixe et scrute l'écran, le corps de Toine tout raide sur la chaise.

C'est comme cela que Toine a plein d'amis, des vrais, et puis des faux amis, des amis de Facebook.
Sans le savoir, il tisse sa toile, mais pas la même que celle qui est à l'atelier et qui n'est pas encore terminée.

Et puis ce qui devait arriver, arriva.

L’Émile a rendu visite à la Grande Bastide. Avec Toine, ils ont fait le tour de la propriété. Émile a vu les panneaux de réserve, le mirador aussi.
- Alors, ce permis, tu l'as eu ?
- Oui !
Mais l’Émile ne vient pas pour ça...
- Tu sais le Toine, tu es connu maintenant au village, ce serait bien que tu sois avec nous.
- Pour faire quoi ?
- Pour les municipales pardi ! Qu'on se défende ensemble !
- De quoi ?
- Pour le village, pour la chasse, on monte une liste, une liste apolitique, mais c'est surtout pour contrer les écologistes...
- Contrer quoi ?
- Les enverdeurs !

Ça plaît bien à Toine ça, il aime bien le mot, ça lui parle...

- Oui, les enverdeurs, comme le Guillaume qui court de part chez toi, qui se croit tout permis, qui donne des leçons, ceux qui mettent le vers dans le fruit, et le fruit pourrit...

Toine ne dit mot, l’Émile insiste :
- Bientôt ils vont te dire comment tu dois faire chez toi pour les cultures, que tu dois faire comme ci ou comme ça, viens au moins une fois à la réunion, tu verras...

Alors Toine y est allé. Il est comme un gosse quand il découvre la nouvelle classe, les nouveaux professeurs. C'est vrai qu'ils n'ont pas l'air méchant, il les connaît pour la plupart...

Comme le pèlerin se rend à Saint-Jacques-de-Compostelle, Toine s'est rendu à CPNT accompagné de l'Émile.
- Messieurs, Madame, ça y est, on est en place !
Il en a bien vu passer : des idées, des braves gens, des statistiques, des bons salauds, des copains, des copines, des avocats, des paumés, des agriculteurs, des papiers, des affiches, des montres (il y avait un horloger qui les réparait pendant les réunions), des grattes papiers, des passionnés...
Bref, tout.

C’était vivant.

C’est vrai ce n’était ni de droite, ni de gauche, ni de pas grand-chose et Toine revenait sans cesse sur sa question : mais à part chasse-pêche, il n'y avait... rien. Il fallait « ouvrir » !... et ça n’a pas ouvert miracle.
Si quelqu'un lançait un sujet, ça cafouillait dur, ils mettaient des plombes à trouver un « consensus » sur des petits sujets, les OGM, les éoliennes, deux ou trois bricoles bien loin de la préoccupation de tout un chacun : les sous, le travail, l’école…
Toine ne parlait que d'une chose : l'école, Toine y revenait sans cesse...
- J’en ai rien à foutre de ton école !
Toine était déçu, ça lui a levé le voile qui bandait ses yeux.
Pendant les réunions, le vieux a continué par passion de réparer les montres. Il se taisait.

Au retour des réunions, L’Émile baratinait toujours autant le Toine, mais il voyait bien que ça ne se passait pas bien.
- Tu sais pour le mouvement, on est un peu jeunes encore, la politique ce n'est pas notre truc, mais on doit y aller, les municipales c'est important... on se défend comme on peut, on est en retard, il y a du travail, on doit se faire entendre, il faut du résultat...
Alors le Toine, plus pour faire plaisir à l'Émile qu'autre chose, s'est embringué pour les municipales.

Le souci c'est que Adeline y était aussi, mais dans l'autre clan.
Il y a trois listes en jeu, celle de Toine et de l’Émile, « l’apolitique », la liste du sortant - de « droite », et celle avec Adeline- la « gauche » et les écologistes.

Pendant toute la campagne, ils ne se sont pas vraiment vus, sauf pendant les réunions pour la présentation aux villageois, il fallait toujours y aller, pour voir le nombre de personnes qui viennent, pour écouter ce que les autres disent.
C'est un peu faire les renseignements généraux ! l'agent secret ! ça plaisait beaucoup à Toine, un peu comme cache-cache ou le jeu du chat et de la souris.

Pour les deux amoureux, ça n'a pas toujours été une partie de plaisir. Ils s'évitaient.

Ça a été réglé en deux temps trois mouvements, dès le premier tour la liste du sortant a été réélue.
Toine n'a même pas été déçu, il s'en doutait.
Adeline non plus, mais elle est devenue plus distante.

Un temps, un temps seulement.

La seule chose positive, c'est que pendant la campagne des élections, un journaliste est venu à la Grande Bastide, ce n'est pas tous les jours qu'un fada du village est sur une liste électorale.
Ça l'a titillé, il fallait voir ça.
Ça devait faire un bon article.

- Alors, Toine, on vous appelle Toine des garrigues, c'est ça ?
- Toine des garrigues, ou Toine de la Grande Bastide, mais ici c'est des garrigues...
- C'est venu comment de vous mettre en politique ?
- C'est pas venu, j'ai mis les panneaux de réserve, je cultive en bio, je ne sais pas ce qu'ils veulent de plus …
- ???
On m'a dit que vous peignez, vous écrivez aussi, vous êtes un artiste en quelque sorte, pour vous c'est quoi la politique, ça vous apporte quoi ?
- Je ne suis pas un indien, je ne veux pas être parqué, je suis libre...
- Pour le village, votre programme c'est quoi en deux mots ?
- Qu'on reste libres.
- Oui, mais plus exactement, des travaux à venir, une zone commerciale, des emplois ?
- Des fleurs partout à l'école, des animaux plein les champs.
L'autre a coupé son micro, il a pris deux notes sur son calepin, pour se donner une contenance...
- Moi aussi, j'ai un calepin, je mets les mots, c'est bien votre travail...

Il lui a montré le calepin tout gribouillé de poèmes, il lui a montré les toiles, surtout celle du banc, il a montré la pierre venue du ciel, il a parlé longuement.
La voiture est partie, le journaliste avait fait plein de photos, il avait bien rempli de mots son calepin.
Ça a fait un bel article dans La Provence.
Tout le village l'a lu, le journal est passé de mains en mains.

Ça a fait venir plein de monde à la réunion d'information. La grande réunion, celle où on présente chaque co-listier et le programme.
Toine a mis le beau costume, les belles chaussures, celles achetées à Aix.
Maintenant qu'il connaît bien le chemin, ça lui arrive d'y retourner à l'occasion.

Il prend un gros billet dans la boîte que Zoé cache, un de ces gros billets avec plein de zéros, il y en a un gros paquet comme ça, les gros billets du temps de Jouseph, le père qu'il n'a pas connu, à l'époque c'était des gros billets de 100 ou 500 francs, Zoé les a changé, ils sont plus petits, moins beaux mais on peut acheter plein de choses avec.

C'est un secret et celui-là de secret il faut le garder secret, pas comme les autres qu'on peut dire aux amis.

A son tour, c'est à Toine de se présenter... comme on dit, on entendrait une mouche voler dans la salle, pourtant il y a bien plus de cent personnes.

- Je suis Toine, Toine des garrigues ou de la Grande Bastide si vous préférez...

Il n'y a plus un bruit, Toine a une grande boule dans la gorge, il ne peut plus dire un mot, c'est la grande solitude, celle que tu ressens quand tu dois descendre d'un mirador trop haut, que tu as le grand vertige, celle aussi quand il se retrouve avec la belle Adeline et qu'il ne sait pas quoi dire, celle de l'acteur prit par le trouillomêtre à zéro, quand ça gargouille dans les tripes...

Heureusement, il y a le chef de liste, le candidat-maire qui reprend vite...

- Oui, c'est notre Toine, tout le monde te connaît, on est bien heureux que tu sois avec nous, tu seras un bon adjoint pour t'occuper de l'Agriculture et de la forêt, le meilleur sûrement que la commune aura connu ! Merci d'applaudir notre Toine !
Pour des applaudissements, il y a eu des applaudissements !

Ça n'a pas empêché la défaite cuisante aux élections mais Toine est devenu en quelque sorte un personnage incontournable, une sorte d'image du village, l'étiquette qui met en valeur une bonne bouteille, qui l'habille agréablement, qui fait vendre.
Quand on parlait de Lambesc, alors on disait « Ah oui, le village de Toine, le village du fada, c'est ça ? »

Pour une année chargée, ça a été une année chargée, l'année du fada civilisé.
Les suivantes n'ont pas été beaucoup plus tranquilles, ainsi devait aller la vie de Toine de la Grande Bastide.





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Jeu 20 Mai 2021 - 9:39
4- Une autre première


Toine et Adeline ne se déplaisent pas... c'est le moins que l'on puisse dire.
Au fil du temps, ils ont pris l’habitude de longues conversations, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. Mais ça ne va jamais plus loin car si physiquement l’attirance semble bien réelle, ils passent leur temps à s’entre déchirer à discutailler de chasse et d’écologie. Argument contre argument, ils s’enlisent en des élucubrations stériles et se quittent ainsi, passablement excités et… frustrés.

Il faut mettre un terme : Toine propose à Adeline de couper court à la théorie et de faire du « terrain » en l’invitant à un affût au mirador.
La seule condition que Toine impose est d’éviter de parler, au mieux de chuchoter.
Adeline, très excitée par la proposition, fait promettre à Toine de ne tirer éventuellement qu’un sanglier et surtout pas de cervidés ni de renard, elle ne le supporterait pas.

De compromis en compromis, c’est entendu.

A 16 heures tapantes Adeline sonne à la Grande Bastide. On est déjà fin septembre, il fait un peu frisquet avec le petit vent qui descend de la montagne à cette heure, mais cela n’a pas empêché la coquine d’arborer une tenue légère : bottines de circonstances, petite jupe courte rehaussée d’un t-shirt moulant surmonté d’un châle léger posé élégamment sur ses épaules nues, cheveux blonds sagement rangés sous une casquette kaki.
Toine, quant à lui est resplendissant dans son costume de chasse neuf acheté pour l’occasion.

Ce premier affût est inoubliable, chaque seconde savourée, chaque geste à peine esquissé, c’est le murmure du désir et le chant de l’amour naissant. Adeline monte la première, elle gravit chaque marche de l’échelle avec délicatesse, féline pour ne pas faire de bruit, découvrant bien insidieusement et généreusement ses longues jambes d’une grande finesse.
Toine la rejoint, le jour décline lentement, on ressent toute la quiétude d’un monde soudainement paisible.

- On dirait que ça bouge là-bas…
Adeline se rapproche doucement de Toine, il sent l’odeur de ses cheveux, le souffle de sa bouche, un sein chaud se colle contre lui, ils chuchotent tous les deux, unis par cet instant de pur bonheur.
- C’est une chevrette timide qui hésite à sortir ...
- Ne tire pas Toine, tu m’as promis !
- C’est promis, ne t’en fais pas…

Adeline est maintenant entièrement collée à Toine, elle est derrière lui et l’entoure de ses bras, il a mis la carabine en sécurité, il sent toute la chaleur du corps de cette femme qui le serre de plus en plus fort. Il murmure :
- De l’autre côté de la clairière le renard est sorti, il y a souvent le sanglier qui le suit…
- C’est magnifique, je suis si bien avec toi ...
Adeline mordille l’oreille de Toine.
- Soit sage, le sanglier va sortir aussi, à cette distance…

Mais Toine ne peut plus résister aux petits baisers posés sur sa joue, puis près de ses lèvres, il se retourne et prend vigoureusement Adeline contre lui, il sent la poitrine de la jeune femme complètement collée sur son torse, il veut ses lèvres, il prend sa bouche. C’est un long baiser fougueux, puis d’une infinie tendresse, les mains se trouvent, les mains se serrent…
Il n’y a plus de chevreuil, plus de sanglier, plus de prairie, plus de temps, plus rien que la chaleur de leurs deux corps et ce petit vent qui défait délicatement les cheveux d’Adeline qui vient de faire tomber sa casquette.
Les caresses de Toine se font plus précises, insistantes…

- Non, Toine, s’il te plaît, je voudrais voir un gros solitaire monter une laie. Je te le promets, alors on le fera ensemble ! En même temps qu’eux...Ce sera formidable, la communion avec la nature !

C’est ainsi que les deux amoureux ont passé ensemble de longs moments d’affût, deux fois, trois fois par semaine, puis presque chaque jour pendant des semaines et des semaines, à s’embrasser, à s’aimer chastement.
C’est ainsi que le Toine a vu beaucoup de grands gibiers sans jamais pouvoir tirer, des chevreuils, des biches, des renards : par promesse pour sa belle.
Un gros solitaire aussi qui a passé son temps à le narguer, « et si c’est ce gros porc qui montera un jour une laie devant nous ! » pense-t-il…

Adeline est aux anges, elle se fait désirer en belle « allumeuse » tous les jours un peu plus, en qualité d’écologiste elle communie avec la nature et permet à de nombreuses « grosses bêtes » d’avoir la vie sauve.

Heureusement, l’époque du rut aux sangliers approche… cette année la glandée est opulente et doit favoriser une période de rut plus estivale, avec un peu de chance… l’affaire pourra être bientôt conclue. Il en est temps, le Toine n’en peut plus.

Au dernier affût de Novembre, il s’en est fallu d’un cheveu.
Toine a mis sa carabine en sécurité, posée au coin du mirador, à quoi bon ?

Comme à l’accoutumée maintenant, Adeline est collée tout contre Toine, plus chaudement vêtue qu’aux premiers affûts bien sûr, mais de plus en plus désirable… et désirée.
Ils ont pris l’habitude tous les deux des longs silences voués à l’écoute des animaux, l’habitude de voir le gros solitaire sortir de la forêt, les écoutes tendues, le groin humant les effluves avec de plus en plus d’insistance, puis vermiller nonchalamment… mais de laie…point !
Sauf que ce soir le gros cochon se retourne d’un coup, lève haut la hure, grommelle un « rouf » autoritaire, et court littéralement au seuil noir de la forêt qu’il vient de quitter, entre dans l’obscur et - à entendre la courte chevauchée suivie de bruits aigus -, nul doute que le cochon est en train de faire son affaire…

Excité au paroxysme le Toine met les deux mains sur les fesses froides d’Adeline et commence à descendre sa culotte…
- Toine, on avait dit qu’il faut les voir faire, et qu’on fera ensemble, mon chéri, je t’en prie, c’est mieux…
Adeline a tôt fait de remonter sa culotte le long de ses grandes jambes, laissant le Toine essoufflé, rouge sang, il reprend en main sa carabine et commence à descendre l’échelle…
- Attends-moi Toine, je suis sûre que ce sera pour bientôt, aller viens, ne te fâche pas… on a encore le temps, on se rattrapera…

A quelques cent pas de là, le gros sanglier qui a laissé la truie pleine de sa fougue voit les deux petites ombres s’éloigner dans la nuit, main dans la main, avec la plus grande ombre qui porte le long d’elle la grande canne qui fait peur et qui crache le feu.

Et puis ce qui devait arriver, arriva.

Quinze jours plus tard, les amoureux ont la chance de vivre un affût sous un ciel encore clément, c’est un peu l’été indien. Il ne fait pas vraiment froid, Adeline a revêtu un simple gros tricot qui laisse entrevoir ses formes généreuses. On devine ses seins lourds qui se tendent instantanément dès qu’elle embrasse Toine sur le pas de la porte de la ferme.
A l’affût, à la suite des baisers fougueux, elle laisse les grosses mains fébriles de Toine remonter sous le tricot. Elle fait tomber elle-même sa culotte.
Puis elle se met devant lui, offerte, en position de levrette, encore habillée seulement de sa jupe et de son tricot…
Toine lui masse délicatement les seins tombant, l’un après l’autre, puis les deux à la fois. Cela dure longtemps, de longues minutes d’extase à palper la peau fine, à soupeser chaque sein, à caresser délicatement la rondeur puis à prendre le téton, le contourner, le titiller, à reprendre encore le sein lourd…
Adeline se reprend :
- Il faut attendre le rut du sanglier…
Toine continue à masser un sein, de l’autre main il fait glisser la jupe.

- Toine, il faut attendre le sanglier…

Maintenant elle est complètement nue, son corps vibre de cent feux, elle sent les mains calleuses sur sa peau, ces mains qui frôlent l’une après l’autre son intimité, elle sent les baisers chauds tout le long de sa colonne vertébrale, elle sent l’homme qui la pénètre violemment, avec force, avec fougue, elle se relève un peu, s’agrippe à la rambarde, elle croit voir le vieux solitaire arc bouté sur la laie dans la prairie…

Il ne fait pas froid, quand ils ont fini de faire l’amour, les deux amants s’embrassent encore tendrement, ils restent là un moment, en haut de cet affût, à écouter le silence de la nuit.
Le solitaire vient de rentrer en forêt, de la lisière il devine les deux ombres s’éloigner sur le chemin.


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Jeu 27 Mai 2021 - 6:36
TROISIEME PARTIE

1- Les battues aux cochons


Ainsi Toine s'est sociabilisé et déniaisé.

Il est même intégré aux battues, aux battues aux « cochons ». Ici, tu as beau dire, le sanglier c'est le cochon. C'est pas pour les dénigrer les cochons, c'est comme ça.

Il y a une belle brochette de chasseurs :
« Mickey », personne ne peut dire pourquoi ce surnom, peut-être son visage, mais c'est un Mickey avec de grosses lunettes. En plus il n'est pas particulièrement vif, plutôt le contraire, toujours un peu absent...
- Ah, quel empoté celui-là !
C'est ce qu'on entend le plus souvent à son propos..., un peu le Gaston Lagaffe.

Puis, le « Colonel ». En retraite cela va sans dire, vu son âge avancé. Propriétaire d'un beau et grand domaine de plus de 150 hectares avec plein de « biquettes » et brocards, un spécialiste des petits cervidés, des cochons aussi, il adore faire le pied : on l'écoute avec attention, il est avare des mots, il ne parle que quand c'est du sérieux, Toine l'aime bien.

Ensuite, Alain, grand, mince, un peu en retrait, un sacré coup de carabine, les cochons le sentent de loin, ils l'évitent, c'est bien d'être placé pas loin, on a plus de chance de les voir, ils le contournent !

« Tête rouge », il dit que c'est à cause du soleil, qu'il traîne trop souvent en colline à la recherche des « drailles », les meilleurs passages à cochons. Bien sûr, pour le faire maronner, les autres disent que c'est à cause de l'AOP rosé de la coopérative, le litre a augmenté de 15 centimes mais ça n'empêche pas « tête rouge » d'en bien remplir son gros bedon plus que pour étancher la soif.

Bien d'autres encore, le carnet de battue compte pas loin de deux douzaines de membres, pas tous présents à chaque fois.

Un des derniers c'est « l'agent immobilier », il y a aussi la « belle Hélène », la seule femme qui participe encore aux battues. C'est vrai que c'est surtout un milieu d'hommes, un peu
« matcho » comme ils disent. A l'époque, il y avait la Solange, mais ça fait deux ans qu'elle ne prend plus la carte au « cabanon ». Il ne faut pas demander pourquoi, ça aussi « c'est secret » …
Un sacré bout de bonne femme la belle Hélène.

Elle manie les plateaux en terrasse avec tout le tintouin dessus, sel, poivre, steaks-frites-salades, tomato-ketchup, bières, jaunes et cafés avec une dextérité incroyable, sans jamais s’emmêler les pinceaux.
Son joli minois émoustille juste ce qu’il faut les clients sans faire vulgaire, ce n’est vraiment pas son genre.

Elle sait doser le sourire délivré aux clients, pile poil ce qu’il faut de gentillesse, doser aussi la longueur de sa jupe, ni trop longue façon grand-mère, ni trop courte façon la pute de la rue Saint-Honoré au village.

De même sa manière de se mouvoir en passant entre les tables, de poser doucement la main sur l’épaule d’un client pour rétablir un équilibre devenu précaire, tout cela, ces petits détails, ces petits riens, ces regards bien droits pour dire le bonjour ou l’au revoir, sa voix bien claire, jamais agressive, rien de mieux pour attirer les clients.

Surtout l’agent immobilier.

Alors lui, c’est un cas !

Sûr de lui-même, Nickel - chrome, chaussures bien pointues, bien astiquées, frottées des heures au cirage, il a tout du commercial, apparence soignée, cheveux bien plaqués, coupés courts, avec cependant toujours la même mèche rebelle, d’une teinte plus claire, ce qui donne au personnage ce petit ton rebelle…

Il a dans sa vie de tous les jours des signes avant-coureurs d’une folie pressentie, inexorable.
Que ce Monsieur commande la repasse du café, soit, mais qu’il mette les glaçons avant le pastis, ça, c’est un sacrilège !
LE signe qui ne trompe pas d’une grande folie de fada des cavernes.
D’un anti - social irrattrapable, le déchet de la société à mettre dans la poubelle jaune.

Pendant la semaine, la belle Hélène ne dit mot, elle porte le pastis et les glaçons à l’agent immobilier, elle lui délivre un petit sourire, un peu moqueur mais elle reste aimable, lui expliquant pour la centième fois « que c’est mieux de mettre d’abord le pastis ».
Pour clôturer le repas, chaque jour, elle prend le temps de faire « la repasse » et dépose cette eau à peine colorée sur la table de l’agent immobilier, sans rien dire, sans facturer la mixture ou plutôt l’eau de chaussette…

Lui, c’est un bon client, un client régulier, le patron a dit à Hélène de laisser faire.

Maintenant il faut imaginer les deux cocos aux rendez-vous de chasse, à l’heure de la tablée, après une matinée bien glaciale à attendre le gros gibier, les pieds gelés, les bouts des doigts et le bout du nez rougis, pelés de froid, comme passés à la râpe.

La première fois qu’ils se sont retrouvés à la chasse, ils étaient gênés.
Le contexte étant différent, les bonnes manières d’Hélène et le sans gêne de l’agent immobilier, cela n’était pas reproductible.

Tout a commencé avec le coup du « tourne à l’envers ». Hélène, goguenarde demande à l’agent immobilier son petit prénom…
- Gilbert pour les intimes !
- Et bien mon cher Gilbert, aujourd’hui, c’est à toi d’ouvrir la première bouteille, ça nous changera de la semaine…
Le tutoiement n’a même pas choqué le grand Gilbert, on est à la chasse, on est entre potes, on est comme des frères, de la même tribu…

Et voilà mon Gilbert qui prend le tire-bouchon que lui tend Hélène, et qui tourne, et tourne et tourne encore sans plus de résultat que de voir le bouchon s’enfoncer dans le goulot…
- Oh putain, mais c’est quoi ces bouchons en plastique ! Avec le liège ça n’arrivait pas ce genre de chose !!!
- Ce n’est pas le bouchon, c’est le tire-bouchon, c’est un tourne à l’envers Gilbert !

Je ne vous dis pas la suite…

Ils n’ont plus arrêtés de se chipoter, comme deux gosses, et après le tourne à l’envers, le coup du pastis ça a mis l’ambiance, définitivement….

- Hélène, le pastis s’il te plaît… tu peux me servir ?
- O.K mon cher, mais à la loyale !
- Comment ça à la loyale ?
- Le pastis d’abord, les glaçons après, pas comme dans certains bars où ils mettent les glaçons en premier pour te faire croire que la dose de pastis est importante quand ils remplissent ! C’est pour te tromper sur la dose, c’est pas à la loyale ! Moi, je sers toujours à la loyale, c’est une question de principe mon cher !
- Ça va, ça va, je m’incline, fais-le comme tu le veux, mais moi ensuite, après le repas je te prendrai à la « Royale ».
- Comment ça, je ne suis pas une fille facile Gilbert !
- A la « Royale » je te dis, facile ou pas je te prendrai à la « Royale » !

Hélène est devenue toute rouge, verte d’abord, puis blanche, puis rouge.
Rouge de colère, on n’avait jamais vu ça…

- Cet après-midi, on laisse tomber nos collègues, on file tous les deux, rien que nous deux et on le fait à la Royale !

Gilbert parle bien fort, pour que tout le monde entende bien.
Hélène n’en peut plus, elle est prête à gifler le malotru.

Gilbert voit ses yeux de folle qui le fixent, il rajoute rapidement :
- Celui de nous deux qui tue une belle bécasse Royale aura le droit d’embrasser l’autre… ou de le gifler !

Gilbert entend bien ainsi mettre un terme à toute une année de reluquage de la belle Hélène sans plus de résultat que deux ou trois mots de politesse adressés habituellement aux bons clients du bar-tabac-brasserie.

A peine le repas terminé, Gilbert et Hélène quittent la tablée, chacun sa voiture.
Rendez-vous est pris pour le retour au cabanon en fin de journée.
Pour le résultat !!!

Inutile de dire que tous les chasseurs se sont donné rendez-vous aussi pour le dénouement de l’affaire, une belle gifle en perspective au Gilbert ou une embrassade vigoureuse et tant attendue à la belle Hélène… et peut-être le départ d’une belle idylle.

Et, alors les heures sont passées ainsi au cabanon, les uns pariant 10 euros sur la gifle monumentale, les autres sur le baiser du siècle avec une étreinte de folie qui ne pourrait plus laisser longtemps la belle Hélène indifférente.
D’ailleurs, en y regardant de plus près, les chamailleries c’est bien un signe qu’elle n’est pas insensible au grand Gilbert, un peu comme les adolescents qui fleurtent maladroitement et se taquinent, c’est leur façon de communiquer leur intérêt réciproque.

On était en janvier, les bécasses il y avait belle lurette que le passage était terminé, on n’était pas encore à l’époque de la repasse, il se pourrait bien que nos deux nemrods soient tous les deux… Fanny !

- Mais le Gilbert, c’est le roi de la repasse, alors tout est possible !
C’est le grand dadé de Paulo qui la ramène…
- Qué repasse, ça n’a rien à voir, couillon des collines, c’est pas du café, c’est de la bécasse qu’on cause !
Ça c’est le petiot de l’Émile, celui qui ne vient plus, trop vieux, mais le fiston a la même « grande gueule » que l’Émile…
- Oh, l’imbécile, m’en donné, quand t’es fort à la repasse, t’es fort à la repasse, un point c’est tout !

Bref, ça discutait ferme, les gars s’excitaient gravement, certainement que les trois sous engagés dans le pari ni étaient pas pour rien, et surtout ils fantasmaient sur la gifle ou le gros baiser, chacun imaginant la scène à sa façon, de la plus naïve à la plus cochonne, avec « roulage de pelle » « à l’ancienne » assortie d’une grosse main aux fesses…

Le Gilbert est rentré le premier, le « roulage de pelle » et la main aux fesses, il faudra repasser…

- Pas vu la moindre bécasse, rien, que dalle, nèfle, je suis dégouté, adieu la belle !
Il était aux bords des larmes, les collègues aussi d’ailleurs, les scènes érotico - théâtrales envolées pour toujours…

La belle Hélène arrive enfin, elle descend de sa vieille guimbarde, belle comme un sou neuf, elle ne dit rien, elle ouvre le coffre et…
… et elle sort une magnifique « royale », la plus grosse royale jamais vue au village, de quoi se mouiller les babines et saliver d’envie rien qu’à contempler cet oiseau si rare, si beau… et ce rôti en devenir à nul autre pareil, ce fumet…

Mais le temps n’est pas à la rêvasserie, la belle Hélène s’approche d’un pas hésitant, on pourrait croire que ça va en rester là, le grand Gilbert est tout droit sur ses canes, raide comme un piquet, intuitivement son visage semble se dérober et s’en aller doucement en arrière…

Dans le mois qui a suivi, tous les gars du cabanon ont mis en commun les trois sous qui avaient été pariés.
Ça a fait un super cadeau de mariage de la part de l’équipe.

Au cabanon, on a d’abord eu droit au plus grand baiser qu’il nous a été donné de voir en« direct », mieux qu’au cinéma. Il faisait déjà un peu noir, mais bon, ça nous a bien réchauffé les cœurs.
En ce qui concerne « la main aux fesses » on a pas bien vu, certains disent oui, d’autres que non, le baiser a duré bien longtemps, après on ne voyait plus grand-chose dehors.

Ensuite on a eu droit à une belle cérémonie de mariage et à la sortie de la mairie, les gamins du village ont eu droit eux aussi au « remake » du plus beau « roulage de pelle » du canton.

Suivi de la main aux fesses.

C’est beau les traditions de part chez nous !

Cette année-là, c'était l'année des mariages. Presque chaque dimanche ça carriolait au village. C'est bon signe, ce n'est pas un village de vieux.
Au marché, Toine avait droit à tous les ragots des femmes, au cabanon à ceux des hommes. Toine en connaît des vertes et des pas mûres, que lui il est allé avec elle, une fois, une seule, que l'autre il a eu une liaison avec les deux frangines, ou avec la mère puis la fille, j'en passe et des meilleures.

Après la messe, sur le parvis, c'était pareil, mais en plus discret. C'est le rat qui les entendait toutes. Toine continuait à y aller, mais pas pendant la période des battues car le cochon s'est sacré. Plus que le bon Dieu.

Le père Jean ne s'en offusquait pas, il savait qu'il récupérerait les brebis égarées dès le début mars et qu'elles fugueraient comme chaque année dès le 15 août. Alors se sera la période réservée aux bigotes et aux dames célibataires, les autres dames avaient bien trop à faire car si elles ne participaient pas aux battues, il fallait préparer le casse-croûte, à tour de rôle le repas des chasseurs au cabanon, faire les daubes, les civets, les conserves, nettoyer les vêtements et s'occuper du tout-venant. Il n'y avait plus trop de temps pour aller à la messe et le lundi c'était la reprise.
Les battues Toine adore ça, les collègues, le repas en commun, les histoires du village... c'est tout ça l'opposé des chasses d'avant, de celles avec le frère, des chasses braconnières, solitaires.
Le seul hic, c'est qu'il a souvent bien peur.
Toine est quand même bien étonné : à la réunion de préparation des battues, le nouveau. Le Martial, lui parait un tantinet handicapé par son œil droit au regard désespérément fixe.
Martial, il est bien connu au village. De famille d’agriculteurs de mères en fils, il a hérité d’un petit domaine où il cultive la bonne humeur et des montagnes de légumes qu’il revend le vendredi au marché des paysans sur la place de la mairie au village.

Le Martial, Toine l’a souvent vu parcourir les collines à la recherche des rouges mais aux battues, pour une surprise, c’est une surprise...

Les papiers terminés, carnet de battue rempli et signé, Toine discute un peu avec lui.
Il n’en est pas fier mais il regarde surtout si ce fameux œil veut bien bouger un peu car il se fait du souci pour la sécurité.
Aux perdreaux, soit, aux cochons c’est autre chose, quand il pleut des pruneaux c’est mieux dans la couenne des suidés…

Résultat des courses : l’œil, il est bien fixe… Comment peut-il viser ainsi ?

Apparemment personne ne s’en inquiète.

Toine s’en réfère en douce à Michel, le chef de battue :
- Ne t’inquiète pas, tu verras…

On ne fait pas traîner la réunion de mise en place, demain c’est à 5 heures dernier délai au cabanon, un « jaune » pour l’amitié et on se quitte tous.
Toine salue Le Martial et il s’empègue les pinceaux car il lui tend la main gauche. Toine pense « c’est bon, il est gaucher… ».

Il reste quand même bien inquiet, mais il se résonne : il a obligatoirement indiqué pour avoir son permis de chasse qu’aucun obstacle physique n’entrave l’exercice de la chasse, il a une assurance en bonne et due forme, il chasse le petit gibier depuis des lustres…

A cinq heures du mat, le cabanon : Michel fait un topo rapide sur le territoire chassé, les consignes de tir et la sécurité… trente minutes après on est en place, Le Martial accroché littéralement à sa nouvelle carabine.

Bien sûr, son poste est à côté de celui de Toine.

Et il ne peut pas dire qu'il s’en trouve heureux…

Pas de chance effectivement, pour cette première : on devine à peine le petit jour, l’horizon est encombré de sales gros nuages bien noirs, il faut attendre un peu car au lever ou au coucher du jour, c’est assez trompeur.

On n’a pas à attendre bien longtemps… il pleut des cordes !

Ils ne vont pas sonner les 3 coups quand même !
Chez nous les trois coups longs signifient la fin de la battue (la fin des haricots comme le dit notre Parisien de Jérôme), ce n’est pas comme au théâtre en ville où… c’est le début de la comédie.

Pour l’heure, une trompe sonne trois coups courts, au loin derrière les collines.
C’est déjà un sanglier au tapis… à peine entendu le coup de feu, quant aux chiens n’en parlons pas, le petit vent est contraire, Toine se demande même si le piqueux n’est pas tombé dessus par hasard.

A moins qu’il ne s’agisse d’un jeune sanglier encore un peu couillon qui rentrait à la maison sans même regarder à gauche puis à droite puis encore à gauche avant de traverser comme on apprend à nos petits à nous…

Devant, c’est le maquis impénétrable, on ne voit pas à 10 mètres.

En plaçant les postés, Robert, le chef de ligne, précise à Toine de ne pas monter sur le mirador.
En ce début de saison avec la végétation cela ne sert à rien, il est préférable de rester à terre et de surveiller le passage étroit entre les 2 postes, derrière c’est un peu plus dégagé pour un tir sans aucun risque.
Il rajoute que pour la sécurité c’est OK, car entre Toine et le Martial il y a un petit muret de
1 mètre et poussières de hauteur sur lequel les balles de Martial s’écraseront…

Muret ou pas Toine trouve tout ça un peu léger, dans un premier temps il se cale tout contre un gros pin protecteur, puis bien réfléchi il planque ses abatis… en haut du mirador !

Pour Toine la messe est dite, il n’est pas question de tirer dans le couloir trou de souris entre lui et le Martial, il ne voit strictement rien avec la végétation devant, il n’a plus qu’à prier que si le Martial tire, les pruneaux auront la délicatesse d’éviter les rebonds à la verticale, ou mieux de rester dans la couenne aux cochons… mais ça il n’y croit pas beaucoup, avec sa nouvelle 300 WM !

Le jour est maintenant bien levé, aucun lancé de la meute, Toine perçoit le grelot aigu de la vieille Franquette qui tente de dénicher la moindre odeur et le « aller-aller – ahou les chiens » de Michel.
C’est sûr, il doit penser comme lui son collègue, « c’est cuit ! »

Et il pleut toujours plus fort, ça va bien se calmer quand même !

Par contre, le Martial ne se calme pas, le bas du corps a doucement quitté le trépied, il est immense dans sa concentration, Toine devine la tension, il scrute, scrute encore le maquis, la carabine est maintenant décollée du torse.
Toine ne voit rien, il n’entend rien.

On dirait un dessin animé, Toine est spectateur, mais un spectateur doublement malheureux car il ne voit pas le moindre groin de cochon, la moindre oreille, le moindre bout de queue, et il devine que « tout ça » se rapproche et que… il a une trouille monstre qui le paralyse !

La trouille simple de passer sur « l’autre rive » ou la trouille de laisser sortir les sangliers de la traque et de se faire passer pour un incapable ? Ça il ne le sait pas, mais pour se mettre à grelotter comme ça, les 2 à la fois sûrement !

Il parait qu’avant de passer sur « l’autre rive » on revoit sa vie entière.

Toine ne voit rien du tout, mais alors rien de rien, ni sa vie, ni cochons !

Le Martial ajuste la 300, c’est sûr ça va faire mal, au lieu de fermer les yeux, Toine les écarquille encore plus, pour ne pas mourir idiot !

Ils sont nez à cul, un gros devant et la tribu derrière, ils sont comme les chiens, les naseaux plein d’eau et c’est leur odorat qui les a trahi, ils ne nous ont pas senti.
Comme elle n’a pas été poussée par les chiens, la troupe passe au petit trot et longe le muret.

Ce fameux muret cache à Toine en partie la scène, la 300 fait un bruit effrayant, il voit avec stupéfaction un goret monté sur ressorts qui saute le muret et file tout droit vers le mirador, puis tourne sur les chapeaux de roues vers le secteur en arrière un peu plus dégagé.

Pour le reste, à part le tonnerre assourdissant, Toine n’a rien vu.

Martial lui tire la casquette, le pouce levé et lui fait signe de descendre… pour la bonne règle ils auraient dû attendre le signal de fin de battue, mais là…
Toine est trop content d’être encore bien en vie, et il sait son goret littéralement culbuté par la Brenneke d’une balle de cœur et couché sous un chêne vert feuillu.

Le Martial se rapproche, Toine saute de l’autre côté du muret.
Au bout à 30 pas il y a 3 cochons quasiment empilés les uns sur les autres.

Avec le Martial ils se tapent fort les mains, Martial sourit comme un gosse prit en flagrant délit, son œil soudainement bien rond et bien ouvert.

C’est ce qu’on appelle le miracle de Lourdes, ou plutôt le miracle des collines de Tresquemourres.

L’ophtalmologiste du village devrait ordonner une cure de chasse à Tresquemourres pour les cas les plus désespérés, avec remboursement par la Sécurité Sociale car depuis cet épisode épique le Martial a retrouvé partiellement l’usage de son œil.

En ce qui concerne Toine, il va aussi demander à la Sécu le remboursement des frais de chasse car la vidange intégrale de la vessie pour les postes un peu « chauds » en ce qui concerne la sécurité lui a permis une purification efficace des liquides corporels et qui bénéficie à l’équilibre de l’humeur sanguine.

Je peux vous assurer que le pruneau est connu pour être un laxatif très puissant !

Il y en a un qui n'a peur de rien, c'est Michel, le chef de battue.
C’est un personnage !
Michel ça fait bien 15 ans que Toine le côtoie à l’AG de la communale, prompt à prendre la parole mais avec cette expression qui revient à tous bouts de champs « entre parenthèses ».

« Entre parenthèses, la bête est méchante, elle attend que tu finisses la raie et là, entre parenthèses, elle remue délicatement la terre et de son gros bec en retire, entre parenthèses, toute la semence et toi, entre parenthèses, tu es couillon ! ».

Sauf que depuis le décès de sa mère, les « entre parenthèses » se sont fait beaucoup plus rares- lien de cause à effet ?

Michel, il a chassé un peu le petit gibier, Toine le rencontrait parfois sur le plateau, mais ça n’a pas duré. Avec le développement du sanglier, il s’est vite mis chef de battue.
Agriculteur, il s’est fait un devoir de traquer « la bête ».
Et, entre parenthèses, pour la traquer, il l’a traquée !

L’équipe s’est vite soudée, une vingtaine de postés, 4 traqueurs.
En début de saison, ils sont tous là, les cochons et les chasseurs et puis après… les
« cochons » entre parenthèses, ils sont moins couillons eux aussi ! Plus difficiles à mettre au tapis.
Alors, il reste les durs de durs, de « cochons » et de chasseurs…

Ici, tu as beau faire, le sanglier, c’est le « cochon », ils n’en démordent pas, ce n’est pas péjoratif, c’est comme ça.

Pour Michel, c’est « la bête ». Lui aussi, il n’en démord pas. Je me demande même si un jour il ne la pas mordu, il est tellement accroc...
« La bête elle sentait mauvais… le chien ne bougeait plus, il indiquait la direction, à 3-4 mètres la bête était blottie dans un fort, les épineux, je savais comme une galerie, je ne la voyais pas, je la sentais.
Le chien s’est décidé d’un coup, et d’un coup je l’ai vu voler.
En gueulant, sale bête, sale bête, sale bête, je lui ai explosé le crâne, ils sont venus, on l’a dégagée, elle puait vraiment tout son vice, elle s’est vidée de toute sa haine, sale bête… ».

Il n’en finissait pas…
Avec Jérôme, Toine était venu à l’information. Jérôme, Toine l’a connu par l’intermédiaire d’un forum de chasse, il commence la chasse, c’est un jeunot. Depuis que le frère était parti, Jérôme c’est son fils adoptif de la chasse. Il faut bien passer le relais…

« Alors voilà, il me faut entre parenthèses le permis, le timbre grand gibier, les coordonnées et 100 euros, 50 pour les chiens et 50 pour le reste ».
Michel est tout à sa tâche à remplir le carnet de battue dans ce petit cabanon qui sert de rendez- vous de chasse. C’est difficile pour lui, Toine remarque la peau de son crâne à moitié chauve toute luisante, il fait encore bien nuit, pour le soulager un de la battue lui apporte un café. C’est Rémy, le grand, le fils de Lulu le pitchounet, enfin en principe…
Le temps est bien long, Jérôme est allé fumer une cigarette moderne, celle sans tabac, sans fumée, sans grand-chose dedans, ça ne fait même plus les ronds de fumée que Toine faisait avec les minots.

« ça y est, à toi l’autre nouveau… oh et puis tu n’as qu’à remplir pour moi sur la nouvelle ligne là… ».
Jérôme se plie à cette lourde tâche de bien inscrire tous les numéros tout bien comme il faut, c’est la première battue, pas d’erreur permise, même pour les paperasses…

Ils sont tous partis d’un coup d’un seul, toutes les voitures ensemble. Toine et Jérôme suivaient, tout ce qu’ils savaient c’est qu’ils allaient en limite du domaine de la Barque, domaine pas chassé et classé en point noir. Que les sangliers remontaient des vignes très tôt, qu’ils avaient bien mangé les raisins.

« Vaut mieux éviter de tirer le renard, entre parenthèses c’est une sale bête mais le cochon est souvent derrière, c’est mieux le cochon… ».
Michel ne parlait plus, il chuchotait, pour leur première il avait tenu à les placer lui-même, il était comme courbé sous la nuit. On pataugeait en lisière du domaine.

« Toi tu te mets là, tu enlèves du fourreau quand tu veux… mais des fois ils viennent nuit, c’est toi qui vois… ».
Toine s'imaginait la tête de Jérôme, il avait commencé à lui inculquer les bons principes, là il était sur le terrain…

« entre parenthèses, c’est mieux trop tôt que trop tard… ».
Toine ne sait pas pourquoi, il a trop envie de rire !

Bien sûr, Michel l’a placé au poste à côté.

Il faisait bien nuit, ils dominaient les vignes en contrebas. Toine s’imagine les sangliers sortir des vignes, peut-être à moitié saouls comme les grives, rentrer de suite dans la garrigue épaisse et remonter les côtes, suant, grognant, la panse pleine, le gros devant, les petits derrières, à la queue-leu-leu, bravant la peur, à l’assaut de la colline comme les héros du jour J à l’assaut des bunkers. Sauf, que si on fait des règles pour la chasse, il n’y en avait guère en 45, on pouvait allègrement s’étriper de nuit, personne n’y trouvait à redire.

« et surtout, il faut arrêter les chiens… ».
Ce n’était même plus du chuchotement, c’était une prière, comme un dernier soupir.
« bon, j’y vais. Entre parenthèses je suis à 2 postes de là, s’il y a du grabuge… ».

C’était encore l’été, on commençait les battues de plus en plus tôt, on finissait aussi de plus en plus tard. Mais là, il faisait déjà chaud, nuit claire, mais chaud de chez chaud malgré la pluie en début de nuit, à moins que ce soit la fièvre, celle des grands jours, quand on sait, qu’on devine, qu’on appelle de nos vœux, qu’on suppute le « gros coup ».

Tu as déjà les yeux qui tombent de fatigue, mal dormi, levé à pas d’heure, stressé par l’inconnu, tu te répètes les dernières phrases, comme un chapelet de prières « il faut surtout arrêter les chiens… s’il y a du grabuge… ».

Toine s'est carrément endormi, pas longtemps mais endormi quand même.
Vanné, fatigué, claqué.
Comme, quand il était gosse pour la première ouverture, les yeux grands ouverts devant l’infini toute la nuit et qu'il s'est endormi pile quand le réveil a sonné…

Là, c’est la carabine de Jérôme qui a claqué, un bruit sourd, une fois, deux fois, trois fois même, ça a réveillé toute la colline, Toine n’a même pas eu le temps de réfléchir, le Robust a suivi les ombres rapides, ça a sauté le chemin, ça a fait une grosse lumière orangée et puis une autre, ça lui a tapé fort à l’épaule…
Jérôme s’est mis à crier :
« Les chiens, les chiens !!! ».
Du coup Toine a cru à l’énorme connerie, son cœur a cessé de battre.
Il répétait encore « les chiens, Toine il faut arrêter les chiens ! ».

Les chiens se sont arrêté tous seuls.

La battue a continué plus loin, beaucoup plus loin, on entendait parfois un coup de carabine, rarement deux, jamais plus, les bêtes n’étaient pas en compagnie.

Sauf celles de Toine et Jérôme, la chance a souri aux néophytes !

Michel a cru comprendre, puis il a vu, puis il a dit :
« Entre parenthèses, vous êtes comme de vraies bêtes vous deux ! Vous vous êtes bien vidés hein les gars ! C’est bien, sales bêtes va… sales bêtes… ».

C’est à ce moment-là que Toine a compris qu’il fallait beaucoup de nuances dans les expressions de Michel, parce que les sales bêtes ils ont eu droit à une bonne tournée de pastaga, alors que celles qu'ils ont eu l’honneur de charger dans la fourgonnette elles ont eu droit seulement aux honneurs que l’on rend au cochon de gibier : une bonne daube à l’ancienne !

Le plus beau grade pour une sale bête, Toine l’a vécu quelques semaines plus tard, quand Michel a mis le premier bracelet de l’année à un brocard : un genou sur le flanc de l’animal, sa grosse main de paysan placé sur le cœur de la bête qui venait de rendre son dernier souffle, Toine a cru entendre « sale bête » ou peut-être « brave bête », il parlait si doucement, il a cru voir une larme couler sur la terre chaude du Jeannet.

Et ça, entre parenthèses, on ne peut jamais l’oublier.

Un gars comme Michel, ça vaut vraiment le coup de le garder dans son agenda.

Même si entre parenthèses c’est vraiment une sale bête.


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Ven 4 Juin 2021 - 6:12
2- L'Ovomaltine à l'eau

Sans le savoir, Toine renouait avec l'histoire, avec un grand H car il s'agissait de son père.
Une des meilleures places à cochons c'est sans aucun doute « la plaine du Ceize », pas vraiment de la garrigue et pas vraiment du cultivé, ou bien il y a longtemps.
C'est Alain qui lui donne l'explication :
- Figures toi, que la plaine du Ceize, c'était une bonne terre, bien cultivée, il y a longtemps, du temps de ton pauvre père, Jouseph.
- Jouseph ?
- Oui, ton père avait cette terre de quelques éminées, bien loin de la Grande Bastide, il y avait mis des pois chiches, ça ne demandait pas de gros travaux, il ne venait pas souvent, ça s'entretenait facilement, et puis il y avait un grand intérêt...
- Ah bon ?
- Ça attire les lièvres et les lapins, alors ton père il plaçait les collets, il en attrapait pas mal, il a fait des sous avec ça, c'était pendant la guerre, alors... il ne prenait jamais le fusil, c'était interdit, tu imagines bien, d'ailleurs le fusil il l'avait caché au-dessus de l'âtre de la grande cheminée, en dedans, après la guerre il était comme neuf, sauf la crosse qui était toute brûlée...
- C'est devenu la friche après, pourquoi ?
- Après le décès de Jouseph, tu penses bien que ta mère ne s'en ai plus occupé, si ça se fait tu en es propriétaire sans le savoir, en tous cas, il en a fait des gros sous ton père...
A chaque fois qu'on pistait au Ceize, qu'on lisait les nombreuses drailles, de savoir si elles étaient toujours fréquentées ou si c'était trop vieux, ça faisait toujours quelque chose, Toine foulait aux pieds la terre de son père, la terre de Jouseph.
Maintenant on refait des pois chiches, pour le couscous, pour ceux de Marseille.
Mais plus sur la terre de la plaine du Ceize, on les cultive dans la vallée, en grand.

A temps perdu, Toine avait fabriqué de briques et de broc un poulailler pour protéger la grande famille à Coco. Les faisandeaux avaient grandi, la famille avait le gîte, le couvert, l'eau à discrétion car Toine avait dévié exprès une partie de l'eau de la mare, et la protection des barrières Ursus doublée de mailles fines. En fin de journée, après les gambades en limite de la propriété et le tour au champ de piments, ils rejoignaient la poulaille, leur petit coin tranquille pour passer la nuit. Tobby montait alors la garde, c'est bien toute son occupation de la journée, ça le rendait encore utile.
Des faisandeaux, au départ il y en avait 8, puis 7, puis 6, bien gros maintenant. S'il en manquait, c'est que le renard avait pris l'habitude de venir rendre visite.
Et ça avait rendu fou furieux le Toine.

Toine avait le regard fixé, on aurait pu dire figé, crispé.
On aurait pu croire qu’il rêvait, qu’il pensait encore à cette dernière chasse, l’année passée dans le massif du côté du Bessaïre, au gros sanglier du matin, aux écureuils joueurs qui lui avaient tenu compagnie pendant la longue attente l’après-midi, assis sous le grand chêne du bois de Janet.

Mais on se serait trompé.

Il suffisait de distinguer le léger va et vient du regard, l’extrême tension des muscles, la goutte de sueur qui perlait sur le front, la caresse de la paume sur le bois de la crosse pour comprendre que Toine ne rêvait pas le moins du monde.
Il était à sa tâche, tout entier à son but…

Et son but, c’était le renard.

De là d’où il guettait, on voyait le monde, le monde de Toine.
Maintenant que les battues étaient presque terminées et que les travaux des champs étaient réduits, il avait bien du temps : le bricolage, l’entretien des armes, le poulailler au fond de la ferme, le dessin, écrire quelques histoires de chasse, comme du temps du Chasseur Français, du temps de l’armurerie, du travail à l’atelier, du temps des cartouches à la poudre T.

Mais il y avait le rouquin, le mal incarné, la bête malfaisante, pas celle qui se nourrit et tue pour ses petits, non, la bête tueuse et vicieuse qui tue pour rien.
Un soir il l’avait bien aperçu, sortant du poulailler, bien en face, une fois de plus, une fois de trop. Les derniers rayons de soleil qui parvenaient encore à filtrer jusqu’au pied du massif s’étaient posé sur la fourrure du Goupil, roux jusqu’à plus roux que possible, beau comme un Dieu, planté là, immobile, pendant une ou deux secondes, un faisan dans la gueule, le soleil qui aveuglait les yeux…

De la fenêtre de l’atelier à l’entrée du poulailler il y avait plus de 80 mètres, mesurés parcimonieusement, pas à pas, comptés et recomptés.

Alors Toine avait fait des croquis, mis en équation les incertitudes de trajectoire, il avait refait les calculs, re-mesuré la poudre, il avait même eu un coup de génie : il suffisait de mettre la bourre à l’envers, de rajouter un peu plus de poudre, de mettre un peu moins de plomb mais de charger avec du plus gros…
Tout cela mis en pratique dans le seul et unique but…

Et ce but, c’était le renard.

Cette bête était belle, mais imbue de sa force et de sa magnificence elle en avait oublié la prudence qui caractérise son espèce.
Dès le lendemain soir, elle était revenue.

Toine l’avait guetté, espéré.

Le matin il avait fabriqué une seule et unique cartouche, la cartouche faite maison, celle avec la bourre à l’envers, la cartouche spéciale à Toine.
Il avait vérifié le 12, l’avait nettoyé et huilé légèrement l’intérieur du canon.
Après une journée finalement comme les autres, il s’était installé sur la chaise, derrière la fenêtre de l’atelier, n’espérant pas voir de sitôt le Goupil au poulailler…
La bête était rentrée, Toine n’en croyait pas ses yeux…

Toine avait le regard fixé, on aurait pu dire figé, crispé.

Maintenant le juxtaposé était bien calé à l’épaule. Toine visait, dessus, encore un peu, encore un peu plus, là, peut-être…
Le renard, magnifique, éclairé comme hier par le dernier rayon du soleil, se tenait immobile, indécis.
Le soleil lui aveuglait les yeux.

- Toine, Toine, Toine !!! Mais qu’est-ce que tu as fait !!! Oh, mon Toine, Toine dis-moi, qu’est-ce que tu as fait ???
C’est Zoé qui a couru à l’atelier après le bruit énorme, Zoé qui s’est mise à pleurer de voir son Toine par terre, le fusil à côté…
Elle le remet sur la chaise, Toine ne dit rien, il sourit simplement, comme un gosse prit à faire une grosse bêtise…
- La bête, le roux, je ne sais pas si je l’ai eu, va voir, dis-moi… ne le touche pas, dis-moi simplement…

Alors Zoé est allée voir.

Elle a marché les 80 mètres, à l’aller, puis les 80 mètres au retour, elle a dit à son Toine :
- Tu promets une chose avant que je dise, tu promets de ne jamais le refaire…
- Je promets…
- Le renard il est bien mort, mais il y a 2 des jeunes faisans qu’il nous faudra manger, je crois qu’ils sont bien plombés…

Ça a profondément attristé le Toine, mais au moins adieu le goupil !
Quant à Zoé, elle s'est empressée de plumer les deux pauvres faisans, à l'abri du regard de Toine.
Lui, il est allé voir Coco et le reste de la famille, je crois qu'il a fait une prière au pied du poulailler. Ça ne l'a pas empêché de manger les rôtis le lendemain, Zoé les avait préparés avec tout plein d'amour, sa façon à elle de leur rendre un dernier hommage peut-être, et de ne pas gaspiller, ce n'est pas dans les habitudes de la ferme.

A part cette péripétie, il ne se passait pas grand-chose, le temps coulait comme la pluie sur les pins, le soir Toine se connectait sur la grande toile, il regardait un peu la télévision.
Ah oui, il y eu un grand changement, le matin au petit déjeuné il avait abandonné le Tonimalt à l'eau au profit de l’Ovomaltine.
Le café, il n'en était pas question. Au cabanon, une fois avant de partir en battue, « tête rouge » lui en avait servi au fond d'un verre avec 2 sucres, on a manqué de justesse faire venir les pompiers, il a fait comme le Président de la République : le malaise vagal ! On l'a fait mettre les jambes en l'air, d'habitude il le fait quand il fait la sieste, il s'est endormi aussi sec, « tête rouge » a dû rester avec lui pour le surveiller au cas où.

Et Toine a fait la plus grande sieste de sa vie...



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Mer 9 Juin 2021 - 7:10
3- Le calme avant la tempête

Le temps des battues a pris fin.
L'organisation des battues, quasi-militaire lui a rappelé le service militaire.

Il venait juste d'avoir 18 ans, il avait passé les « 3 jours » à Tarascon, ville qu'il chérissait car il avait lu le roman du fameux Tartarin. Toine, Tartarin, ça sonnait presque pareil et il s'était vite identifié à cet hurluberlu paumé.

Au vue de son état mental, Toine avait manqué être classé P4 et réformé à l'époque « pour cause d'insuffisance mentale », mais Toine n'avait pas accepté. L'administration militaire s'était plié à sa requête, et il avait été affecté à Canjuers.

De cette période militaire, il n'en avait pas retiré grand-chose, sinon le maniement des armes dans laquelle il excellait, les rigolades et quolibets dont il était l'initiateur, et les camarades de classe qu'il avait fini par avoir nombreux, car Toine était un personnage hors du commun. A la fois nié et fin d'intelligence selon les sujets, fantasmagorique, original, brut de cueille et imprévisible, somme toute une personne attachante.
Sa mémoire est très sélective, un peu comme les personnes âgées, elle ne retient que les bons souvenirs.

Oubliées les marches forcées à -13 degrés la nuit, oubliées les corvées, oubliés les ordres dénués de tout fondement, oublié le temps passé à compter le nombre de jours avant la quille.
Même ce qui aurait pu devenir tragédie avait laissé bonne trace dans son cerveau.

Parmi les nombreux exercices militaires, il en est un dont Toine se rappelle comme d'un dessein animé très rigolo.
Un jour, alors que tous les appelés étaient serrés comme des sardines devant un mur en béton de 40 centimètres d'épaisseur et d'un mètre cinquante de hauteur, en forme de demi-cercle, l'exercice était très simple : dégoupiller une grenade (une vraie, pas en plâtre), la lancer le plus loin possible de l'autre côté du mur en question et attendre que ça pète, protégés par le mur bétonné. Sauf que Toine a bien dégoupillé la grenade, et que là, pris d'une panique incontrôlable, il garde la grenade dans ses grosses mains tremblantes, et que malgré les cris de l'adjudant il ne peut pas lancer la grenade et finit par la faire tomber à ses pieds... les 5 ou 6 gugusses en panique se ruent de l'autre côté du mur, en font le tour en priant que ça ne pète pas tout de suite... Un, deux, trois, soleil !!!!

Heureusement, il n'y a eu à déplorer que la crise de tétanie de Toine, d'hystérie de l'adjudant, et des cauchemars la nuit suivante des pauvres appelés qui s'en souviendront certainement toute leur vie... pour raconter à leurs petits-enfants.

Il y en a eu d'autres, beaucoup moins « tendues » et sans conséquences.
Car Toine a découvert à l'occasion de cette période consacrée à la grande fratrie militaire, qu'il n'était pas le seul à avoir échappé au classement P4, celui des fadas dangereux.

Il y avait un certain « Boch », bien nommé, comme les bougies, mais les siennes ne s'allumaient pas souvent en haut. Bref, il y avait pire !!!
Le dit « Boch » était plus souvent qu'à son tour de corvée de nettoyage de la chambrée, il suffisait de passer le balai avec une « pièce » imbibée d'un quelconque produit de nettoyage. Il faisait cela avec un grand soin, passait son balai et sa serpillière bien mouillée, devant lui. Ça laissait les traces de ses pas, bien entendu. Alors, à chaque fois, il se faisait engueuler par l'aspirant : « Boch, enfin, tu laisses la marque de tes chaussures dégueulasses derrière, il faut que tu repasses de l'autre côté maintenant !» ... et le pauvre Boch faisait marche arrière, toujours le balai devant... et toute la chambrée de rire aux larmes...

Le pire dans l'histoire c'est de savoir que l'un et l'autre avait été affectés dans la même unité et qu'ils faisaient le même travail : ils étaient chargés de distribuer les munitions dans la soute. L'armée, dans sa grande sagesse leur avait confié seulement les petits calibres, pour alimenter les exercices de tir de mitrailleuses des chars... pour les obus et pour le bien de tous, c'est seulement les sous-officiers et officiers qui délivraient les missiles...

Pendant les 10 mois qui ont suivis « les classes », Toine a appris à boire canette de bière après canette de bière, à compter les jours avant la quille, et à faire autant de couillonnades que Boch.

Un vrai concours de fadas !

C'est vraiment la période de l'année la plus calme. Les semis sont en place, non sans difficulté. Après les gros labours, le souci cette année, c'est le manque de gel, la terre est reposée, mais elle n'est pas cassée, toutes les grosses mottes ressemblent aux vagues de la mer, mais ce n'est pas bon.

Toine aime bien quand c'est bien lisse, comme la peau.

Alors il a sorti le motoculteur, avec plus de douze éminées, ça lui a fait beaucoup de travail, il est bien lourd le motoculteur. En plus la terre n'est pas vraiment sèche, il n'a pas gelé mais il n'a presque pas arrêté de pleuvoir, la petite semaine de beau n'a pas suffi à tout sécher.
Les culottes pendues oui, la terre non, c'est beaucoup plus long.
Finalement, jour après jour, éminée après éminée, Toine l'a fait. Il en a si mal au dos qu'il en est courbé maintenant, son grand buste est penché, ses bras immenses semblent rejoindre la terre, ça a été plus facile pour les semis, il penchait naturellement.
Par on ne sait quel tour de magie, Zoé l'a remis d'aplomb en un tour de main, c'est le cas de le dire, elle est un peu rebouteuse.

Maintenant tout est en place, il y a ce temps où il faut attendre que ça lève.
Après, il y a eu le temps des récoltes, et parfois le temps de la colère.

Ils se sont levés.
De colère.
Fourbus, fâchés, plein de sueurs.

Les paysans revenaient crevés du grand marché aux légumes de Saint-Etienne-du-Grès, la camionnette pleine et eux plein de rancœur, les yeux rougis de pleurs et l’âme en détresse.

Cette fierté de voir pousser la vie, de soulever de terre les patates si lourdes, la fragile laitue et les quatre haricots, les tous petits pois chiches et milles nourritures…
Mais rien ne se vend plus, et seules les charges augmentent...
Les jus de raisin blancs les enivrent au village et l’effet des alcools qui sentent liberté les poussent à palabrer sur des sujets arides pour leurs cerveaux mouillés au rosé de Provence.

Alors ils crient trop fort pour qui veut bien l’entendre « à bas la paperasse, les donneurs de leçons, nous étions des millions et sommes poignée de figues condamnés aux supplices des administrations, aux diktats écolos, aux lobbys des marchés et à dire toujours amen à tous ces grands couillons ! ».

Eux qui parlent si peu d'habitude, paysans en colère, leurs doigts tout caïeux, crispés, tout recroquevillés, et leur voix si puissante, les bras ballants, car ils ont tant et tant à dire.
C'est l'appel du syndicat, des experts en gueulantes.

Toine ne peut faire autrement, il doit y aller même si pour lui avec sa place au marché du village il a toujours vendu ce qu'il avait à vendre.
C'est la solidarité. Et puis il a fait la politique, il retrouve cet élan, et puis c'est dit, il est paysan !

Alors ils se sont retrouvés, pas des milliers, même pas des centaines, quelques-uns, toujours les mêmes.
Toine a laissé la 4L sur la place du marché à Sénas, au lieu de rendez-vous, il a rejoint les quelques-uns, étonné du peu de nombre.
Le Grand a parlé, ça fait longtemps qu'il est à la Fédé, il n’a pas besoin d'un haut-parleur, il a la voix haute et claire.
Les autres se serrent les uns les autres, ils savent les mots et grelottent de froid, ou d'attente de la suite, d’excitation, quelques-uns de peur peut-être.
Mais vu le petit nombre, le Grand décide de ne rien faire de plus, de laisser les 3 tracteurs où ils sont. Il cherche le journaliste, une poignée de mains. L'autre prend les notes, deux photos.

Puis toute la colère est retombée.

Ils sont rentrés chacun chez soi. Toine aussi.
Pendant la journée il y a même quelques semis des cultures d'automne qui ont levés.



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Mer 9 Juin 2021 - 10:09
Super interesdsant !!
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Jeu 17 Juin 2021 - 9:48
4- Paysan !

Paysan, cultivateur, agriculteur, exploitant agricole comme ils disent maintenant. Ça, ça ne plaît pas à Toine, il n'exploite personne, juste il cultive, la terre, les mots, trois pots de fleurs pour Adeline, sa joie de vivre.

Il fait de l'agriculture. Des agriculteurs il y en a des gros, des petits, lui c'est un petit. Alors il fait avec les moyens du bord, ça ne veut pas dire qu'il se débrouille moins bien. Les gros, il y en a un paquet qui ont pris le bouillon, surtout les serristes de Berre.

Le bouillon, heureusement ce n'est pas celui de 4 heures, mais quand même. Ceux-là quand ils dévissent, ils tombent de haut, alors c'est la faillite, finalement tout le monde trinque avec, les coopératives, les fournisseurs, la MSA... c'est toute la filière qui part en barigoulle.

Une année bonne, une moins bien, une pas du tout, l'un dans l'autre on fait tirer, mais là, ça fait trop d'années sans, ça craque.

Toine s'est fait recruter par le syndicat, il n'y a pas beaucoup de candidats pour y aller, pourquoi pas... Il passe de temps en temps à la Chambre d'agriculture, il participe. Avec sa façon de voir les choses, au début les autres ont été décontenancés, puis quand ça lui arrive de dire, ils l'écoutent, il a les pieds sur terre.
- T'es obligé de faire avec, si tu veux vendre, il faut ton produit tout propre, dessus, dedans, bio ou pas mais propre, c'est ça qu'ils veulent ! Ou tu repars à la ferme avec ta merde !
Il parle comme ça, ils applaudissent, le Grand le regarde bien droit, ça lui dirait bien de faire monter Toine, il n'y en a pas des kilos comme lui, il représente les petits, c'est bon pour la Fédération.
- Toine, on te met sur la liste pour les commissions en Préfecture, tu me représenteras, celle des permis de construire on est plein, celle des PLU aussi... celle des calamités c'est Bernard qui s'y colle. Il reste la CDOA, c'est celle où ils examinent un peu tout et la Commission chasse, la CDCFS, tu prends quoi ?
Toine se sent obligé, mais il est inquiet, comme à la réunion de présentation politique d'il y a quelque temps, il a le trac.
- On t'expliquera, te fais pas de bile, la première on l'a fera ensemble. On te met suppléant en CDCFS, c'est un peu chaud ça avec les histoires de dégâts de sangliers. Par contre on pense que pour la CDOA tu as ta place, tu seras avec la Solange d'Aubagne, ça fait un bail qu'elle y va ! Il y en a une vendredi prochain le matin, à la Chambre, tu vois t'as même pas à courir en Préfecture, c'est galère pour y aller !
Ensuite, ils sont passés aux comptes du syndicat, puis aux urgences, toujours les urgences... ça n'en finissait pas, ce qu'il faut mettre dans le prochain journal de liaison, les soucis avec un employé...

Toine est sorti tard, il faisait déjà bien nuit. Il s'est dit qu'il était bien difficile le métier de cultivateur.

Pour une première c'était une première : la Commission Départementale d'Orientation Agricole avait été modifiée, élargie aux associations de protection de la nature et des consommateurs.
Les Ministres passent et laissent ainsi leurs empreintes, si fragiles et futiles fut-elles.
C'est ainsi, que pour marquer le coup, la première des CDOA « nouvelle formule » a été présidée par le Secrétaire Général de la Préfecture.

De l'Agriculture, on peut dire qu'il n'y comprenait couic !

Elles étaient bien drôles les réunions avec Monsieur le Secrétaire Général.
Il faut imaginer le personnage, immensément grand, maigre comme un piaf en temps de neige et immensément c.
Un, je ne veux pas de soucis, deux comme disait le grand Charles, il s’agit d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître…
Bref, il y a prescription.

De l'agriculture, il ne comprenait couic, de l'installation des jeunes agriculteurs couic non plus, des difficultés du monde agricole pas grand-chose, quant aux problèmes d'environnement… alors là…
Bref, il assumait la fonction de représentant de l’État…

Comme on dit maintenant « à l’arrache ».

Tant et si bien que ses services avaient beau préparer les dossiers, Monsieur le Secrétaire Général était très-très-très-autoritaire et, après avoir demandé l’avis des uns et des autres… il s’en remettait largement au pifomêtre qui est certes l’outil le plus simple à utiliser mais certainement celui qui mettait en CDOA la plus grosse pagaille qui soit.

On en est venu à l'examen du dossier d'un jeune qui désirait s'installer en culture de fraises de plein champ. Là aussi, une première sur le Département. Il avait tout fait, le diplôme, les stages, les études préparatoires et même une étude de marché.

Bref, la totale.

Mais il s'agit d'une monoproduction, risquée, sujette aux aléas. Le Secrétaire Général prend la parole et s'enlise dans un long monologue... tout cela pour dire qu'il est farouchement opposé à cette installation « d'autant plus qu'à ce qu'il paraît, il a commencé la culture en plantant les plants de nuit ! L'agriculture n'est pas une thérapie je pense ! Si ce jeune est déboussolé, il y a d'autres solutions que de se prétendre agriculteur ! ».

- Monsieur le Secrétaire Général, je ne vois pas en quoi, le fait de préparer la plantation de nuit peut vous inciter à considérer ce jeune comme débile mental. C'est une question ! J'ai moi-même planté des asperges de nuit, en pleine lune avec ma mère qui a quelques 78 printemps. Et s'il est vrai que j'ai fait un stage à l'Institut, cela n'a rien à voir avec mon activité agricole... et pour mémoire, les asperges en question poussent le mieux du monde, je me propose de vous les faire goûter à l'occasion !
Là-dessus, le Secrétaire Général n'a pas osé demandé le pourquoi du comment du fameux stage, ni le pourquoi du comment de planter la nuit en fonction du cycle lunaire, et on est passé au dossier suivant, et à tous les autres dossiers qui ont été acceptés sans aucun état d'âme.

C'est ainsi que Toine a débuté sa carrière au syndicat des exploitants agricoles.
Mais il a dû y mettre un terme plus rapidement que prévu...








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Mar 29 Juin 2021 - 15:17
QUATRIEME PARTIE


1- Le retour

Tout s'est très vite enchaîné.

C'est l'époque des grands travaux. Adeline vient de plus en plus souvent à la Grande Bastide. Elle a demandé à Toine de mettre du carrelage dans la pièce principale, celle qui sert de salle à manger.
Du coup Coco a déserté le logis, il ne monte plus sur les toiles, d'ailleurs l'atelier de peinture est relégué dans un fond de bâtisse, sans lumière, sans la source de vie : Toine ne peint plus, il devient carreleur, maçon, entrepreneur de travaux.
Adeline sait ce qu'elle veut, elle veut du propre, elle lutte contre la poussière, celle qui a accompagné jusqu'alors la vie de Toine.

Elle régente, elle fait à sa guise.

Et Zoé voit. Elle voit tout ça, elle voit même plus que ça, elle voit Adeline, elle voit Toine qui ne dit mot, Toine qui fait. Elle voit avec ses yeux de vieille femme, elle voit avec son intuition féminine, son sixième sens, le septième même. Le goût, elle l'a toujours, c'est une gourmande. La vue, elle l'a deux fois : devant et derrière, le sixième sens des bêtes sauvages. Le toucher, comme une aveugle, elle l'a développé la nuit en plantant les asperges. L’ouïe, ce qu'il en reste, comme les vieux sangliers, c'est important mais ils le remplacent avec l'odorat : c'est ça, l'odorat, le nez en l'air, ce qui fait dire aux non-comprenants que les vieux ont toujours le nez en l'air.
Le septième, c'est le savoir, l'intuition. Il suffit de voir Adeline se mouvoir, de l'entendre avec ses exigences de propreté, son attitude, son humeur changeante. Tout cela, Zoé le perçoit à 200 %, elle seule le perçoit, elle, la vieille.

Toine fait, il ne sait pas. Jusque-là il savait, mais là il ne sait pas. Il a peut-être perdu ce sens, il a trop fréquenté les autres, la société, il est dans le déni, emporté par la mouvance générale, les urgences, il ne vit plus que trop rapidement, il fonce avec les autres à 300 à l'heure vers le mur.
Pour l'instant, il est heureux, il fait ce qu'Adeline lui demande de faire. Ça le repose, Adeline dit, lui il pose le carrelage, demain ce sera un autre travail. Il n'y a qu'à.
Finie la peinture, finies les écritures, fini le syndicat, fini le Toine des garrigues.

Il n'y a plus qu'à.
A faire plaisir à Adeline.

Du coup, elle s'est installée définitivement à la Grande Bastide, comme une récompense.

Toine avait pensé que ce serait difficile avec Zoé, mais non, bien au contraire. La mère est là, comme avant, ni plus, ni moins. Elle sourit même de plus en plus souvent, ça fait bizarre à Toine, il n'a rien vu venir.

Adeline aussi a été surprise, elle s'attendait à une sorte de résistance, bien naturelle, de la mère en place. Au minimum, quelques paroles désobligeantes, histoire de bien marquer son territoire. Au moins un regard réprobateur, quelque chose... mais non, rien de rien. C'est ça qui lui a fait mal, c'est pire.

Toine a fini le carrelage, vite fait, bien fait.

C'est du propre, du net, ça sent l'amour du travail bien fait.

Ça sent l'amour tout court. Il n'y a plus qu'à installer une cuisine équipée, moderne.
En deux temps trois mouvements, la cuisine est posée, une belle cuisine moderne, avec plein de compartiments pour poser les ustensiles, pour chauffer la tambouille, pour laver la vaisselle, pour se simplifier les corvées.

A la Grande Bastide on est passé en deux semaines de l'âge de pierre à la fin des années 2000.
En un tour de main.

Toine fait de plus en plus attention à ses grandes mains, pour que demain elles puissent encore faire l'ouvrage. Il en est fier : ses mains c'est ce qui lui permet de prouver son amour à Adeline. Il les lave tout le temps, il les frotte, il en prend soin, il leur parle. Il n'y a pas si longtemps il se parlait à lui-même. Maintenant il parle à ses mains.

Les gens pourraient dire qu'il est de plus en plus fada.

C'est juste l'amour qui l'a rendu un peu plus con.

Zoé suppute chaque jour le gonflement des seins d'Adeline, celui de son ventre aussi. Même si c'est imperceptible d'un jour à l'autre. Il y a là-dedans tout le bonheur de Zoé, le bonheur qui gonfle à vue d’œil. Il n'y a que ce bourricot de Toine pour ne pas voir de suite, c'est vrai qu'il est de plus en plus con ! C'est ce que se dit Zoé, ce n'est pas à elle de dire, qu'est-ce qu'elle attend l'autre pour dire ?

Ah, ce ventre !!! Zoé ne vit que pour cela, chaque jour qu'elle se lève, chaque jour qu'elle s'endort. Elle veut toucher, elle n'ose pas demander. Le Tobby aussi, il sait. Il n'y a qu'à voir son petit cinéma le soir, il se cale tout contre le ventre. Il n'y a que Toine qui ignore, c'est insensé.

C'est pile là qu'il a fallu qu'il revienne.
L'autre imbécile.

Ils l'ont ramené un beau jour de pluie, enfin, un beau jour c'est vite dit, un jour comme quand il était parti, le frère. Un jour de pluie.
Ils l'ont laissé revenir, il a passé tous les examens, à l'Institut il a vu au moins trois ou quatre spécialistes des fadas. On dit qu'ils sont au moins aussi fadas qu'eux, les fadas. En tous les cas, ils étaient tous d'accord, bon pour la sortie.
Les pshycos - machins, ceux qui font la pluie et le beau temps à l'Institut, ils sont tous d'accord, le frère est guéri : il ne se tripote plus comme un damné, il est bien calme, bien sage, pas violent. Ni pour lui-même, ni pour les autres. C'est normal, il a bien suivi la pschyco, il a pris les cachets, ils ont suivi la procédure, tout est O.K.

Alors l'ambulance est repartie, ils ont déchargé le paquet.

Maintenant, le frère est là.

Ça va faire du monde d'un coup à la Grande Bastide...




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Mer 7 Juil 2021 - 7:25
2- Saison 1


A part l'histoire du lit, le frère a vite trouvé ses repères. Avant, ils dormaient tous dans la grande pièce, Zoé, Toine et lui, sur la paillasse, près de la cheminée. Il aime bien ça le frère, il a moins peur. Ils se sont mis en tête d'avoir une chambre à eux, lui il préfère sa paillasse dans la grande pièce.

Lui aussi, il a vu. Celle-là il ne l'a connaît pas, c'est tout juste si Toine lui a présenté :
- Adeline, c'est Adeline qu'elle s'appelle, elle vit ici maintenant...
Pas eu le temps de vraiment parler, le Tobby s'est mis entre eux, il s'est collé à la femme, ça ne lui plaît pas.
Pas du tout même.
Alors il fait le tour, de la Grande Bastide, des champs. Pour voir, pour voir ce qui a changé, pour se rappeler avant. Parce qu'il a oublié des choses.
Les asperges c'est bien, ça lui plaît les rangées bien alignées, les tiges bien droites.
La grosse mare, ça lui plaît aussi, avec le couple de sarcelles ça lui plaît beaucoup, ça n'y était pas, c'est bien. Les faisans qui courent dans tous les sens, c'est bien aussi, le coco, la cocotte, les autres complètement domestiqués.
Ce qui ne lui plaît pas du tout, ce sont les manières de Tobby, toujours contre la femme, c'est presque s'il ne ronronne pas sur son gros ventre.

Son gros ventre, il voudrait bien le toucher lui, les gros seins aussi, il en rêve la nuit sur sa paillasse.

La femme est distante avec lui, juste le nécessaire : un regard et un sourire quand ils sont à table, lui il n'a pas faim, il s'est mis tout seul au pain sec et à l'eau pendant plus d'une semaine. Puis ça lui a passé, l'eau a pris un sale goût de javel, alors il a remplacé le château Lapompe par le gros rouge.
C'est même Adeline qui lui a proposé, il n'a pas refusé.

Toucher une fois le ventre, c'est ça qu'il veut.
Il veut tellement que ses doigts lui piquent, comme s'il touche les agarus. Ça transperce, ça fait mal pendant des jours, des fois même ça s'infecte, les doigts gonflent.
Là, c'est le ventre qui gonfle, toujours plus, ça devient énorme, elle se pavane, c'est même indécent.
Elle marche comme un crapaud, sûr un de ses quatre elle va s'étaler tout du long, on en parlera plus, le bébé va passer et elle va dégonfler d'un coup. Si au moins, je peux toucher son ventre une fois, je saurais, ça me donnera une idée.

Là-dedans ça s’est mis à bouger, au début comme un chatouillis, puis après régulièrement.
Le frère a de plus en plus les yeux fixés là-dessus, quand ça s’est mis à bouger c'était pire.

Zoé en rit.
Toine ne rit pas.
Lui, il fixe, longuement. Il fixe longuement le frère et le frère fixe le ventre.
Adeline n'arrête pas de se masser le ventre, de le caresser, un va et vient, de gauche à droite en remontant un peu la main et en pressant en dedans, toujours le même mouvement, tous les soirs après le manger.
Le frère attend cet instant, toute la journée il fait les champs, il donne aux sarcelles, aux faisans, il donne la main à Toine au marché, il fait plein de bricoles que ça l'occupe.

Mais il ne pense qu'à ça, il a beau faire, il ne pense qu'à ça.

A se demander s'ils n'ont pas compris.

Ça s'est passé une fois.
Au jardin.
C'était la fin de journée, sûr, le frère était bien. La preuve, il s'était lavé, une bonne grosse douche, que Zoé a pensé qu'il n'y aurait plus d'eau chaude après.
Il a mis une culotte neuve, lui aussi il y a eu droit. Il a mis un short, ça les a fait rire de voir ses jambes bien blanches, elles ne prennent pas souvent le soleil, il est toujours en pantalon, ça le protège des agarus et des moustiques.
Il a enfilé un T-Shirt, ça lui a bien fait ressortir tous les muscles.
Bref, ce soir-là il est comme un beau sou neuf, et en plus on sent qu'il est bien dedans.
Adeline est moins distante, Toine n'est pas loin. Zoé les regarde tous, elle tousse une fois, ça lui racle la gorge, peut-être la terre qu'ils ont remué, peut-être la pollution comme ils disent, parce que ça fait bizarre en cette fin de journée, ça fait une sorte de petite brume, mais sans l'humide.

Elle n'a pas su trop comment faire, elle a mis son ventre bien en avant, bien gros, proéminent, comme une offrande, près à exploser que le frère se demande comment ça peut encore tenir. Elle se masse comme tous les soirs, toujours pareil, le frère fixe avec ses yeux de fou, de malade mental, c'est sûr, on voit ses doigts qui tremblent.
Elle lui prend la main, elle la pose, elle met la sienne dessus, elle l'oblige à masser avec ses doigts à elle qui emprisonnent ses doigts à lui.

Ça s'est passé une fois comme ça, une seule fois.

Il n'a pas dit un mot, ensuite il est parti donner le grain aux faisans, il a fait un tour à l'atelier, il a bien regardé la toile à Toine, il a mis la paillasse et s'est endormi à l'atelier, il faisait nuit noire.

Il n'y avait pas un bruit, juste le torse qui gonfle et se dégonfle, bien régulièrement, avec les deux mains dessus, un peu comme les mains du mort que l'on a entrelacées.

Pour la première fois de sa vie, le frère se sent bien, peut-être même qu'il est heureux. Il y a même le Tobby qui est venu le rejoindre sur la paillasse.
C'est dommage, il n'a pas voulu le déranger, mais il serait bien allé voir la nuit, marcher dans la nuit comme du temps où ils avaient chassé la grosse bête.
Il a oublié des choses, il n'a pas oublié ça, c'est presque aussi bien que la main sur le gros ventre.

Le frère s'est endormi, ça a mis du temps, il y a le cœur qui tape fort, toujours fort, la tachycardie.

Il voit le ventre rond, les gros seins bien ronds eux aussi, les planètes rondes, celles qu'il dessine à l'Institut, la petite Mars, puis Vénus, la Terre, et les grosses.

Il voit la pierre du ciel, toute petite, presque ronde elle aussi, un peu usée sur une face, celle du secret.

A force de voir les formes de la femme, il a son organe qui se tend, bien dur. C'est agréable, elle se couche sur lui, il a le visage entre les deux seins et son organe bien planté dans ce gros ventre.

Il a dû lui faire l'amour dix fois.

« C'est moi qui a mis la graine, c'est moi qui l'ai mise ! ».

Quand il se lève de la paillasse, il y a longtemps que Toine l'attend dehors. C'est une belle journée, il va tout expliquer.
Toine dit tout au frère : le curé Jean, comment il a fait la mare, comment il a tué le renard, pourquoi il a mis les panneaux de réserve, le mirador, il lui explique les battues, le syndicat agricole, le Guillaume, le marché de légumes.

Il parle de tout cela, pas de la femme.

Le frère n'a pas été préparé, on ne lui a pas dit avant de revenir à la Grande Bastide, il ne savait pas. Maintenant elle est là, tout le temps, même s'il ne la voit pas, il y a sa présence, tout tourne autour de la femme, même Zoé.

Toine, le frère lui manquait, maintenant qu'il est là, ce n'est pas pareil, il est indifférent. Il lui explique les choses, le frère n'écoute pas. Avant il buvait ses paroles, Toine disait on chasse, ils chassaient. Toine disait on va au village, ils allaient au village. Toine parle des battues, le frère ne comprend pas, ce qu'il comprend c'est que Toine chasse sans lui quand il n'est pas là, il va avec les autres.

Toine a eu la femme pendant qu'il n'était pas là, maintenant elle est là.

Adeline se rapproche un peu du frère, elle pense que ça va être comme avec Toine.

Elle va lui apprendre petit à petit.

C'est son destin d'apprendre aux autres, sa volonté. Il n'y a pas de raison, ça a bien fonctionné avec Toine, le frère aussi il va faire son chemin. Elle pense que c'est une question de milieu, il n'était pas propice, ni pour l'un, ni pour l'autre, ils ont suivi le même chemin, même que ça les a conduit tous les deux à l'Institut.
Toine s'en ai sorti, il n'y a pas de raison.
Le frère apprendra, elle sera encore l'institutrice, la maîtresse.

Le frère n'a pas été préparé, une seule chose l'occupe à longueur de journée, il le répète sans arrêt : « c'est moi qui ai mis la graine, c'est moi qui l'ai mise !!! ».
Du coup, il ne voit plus la femme de la même façon, il est fier de son œuvre, du gros ventre. Il ne voit plus le ventre avec envie, il le voit avec fierté.

Il n'y a pas si longtemps, ça l'énervait de voir qu'elle se pavanait avec l'excroissance bien proéminente, maintenant il en redemande, ça le rend encore plus fou de voir les formes généreuses de la poitrine que le soutien-gorge ne peut plus contenir.
Ça déborde de partout, du ventre, des seins, des fesses, des cuisses. Cette façon aussi de plier les reins, de les creuser, pour faire contrepoids, ça tend un peu plus les mamelles, ça fait pointer les bouts.
Ça l’excite de plus en plus, « c'est moi qui ai fait tout ça, c'est grâce à moi, j'ai engrossé la femme nuit après nuit sur la paillasse ».

Il se rappelle même de l'odeur forte, cette odeur plus épaisse, piquante, tenace de la femme qu'il a prise.

Alors il a fait le minot. Quand Adeline a commencé les cours, il a fait le bon élève, pour le plaisir d'être plus près, d'être avec elle, que ça recommence le lendemain. Il se moque bien de ce que lui raconte Toine, c'est elle qui compte.

C'est pathétique, elle ne devine rien, elle n'a même pas l'intuition.

Lui, en face, ce n'est pas du vice, c'est sa force d'homme, sa fierté. Peut-être ça ne porte pas à conséquence, peut-être au contraire que c'est une grave cassure de sa réalité, de sa fragile réalité.
Il cherche l'odeur. En face de lui elle lui montre les mots sur le cahier. Il répète une syllabe, le doigt glisse un peu sur la page, il en dit une autre, il ne voit pas bien, il se trompe, il se penche un peu, elle aussi. Il y a toute la blancheur laiteuse qui roule sous le corsage, qui déborde.

Il pense alors à la douceur des deux seins contre son visage et à toutes ces nuits d'amour fou, ces nuits où il a accompli l'acte. Une fois, deux fois, dix fois. C'est là qu'il a mis la graine, sur la paillasse, à même le sol, même que la femme sentait fort.


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Mer 14 Juil 2021 - 7:14
3- Saison 2


Ils sont partis d'un coup, Adeline et Toine. Une fois encore, ils ne lui ont rien dit, une fois encore c'est comme un secret.

Ça a duré trois jours, Toine partait, Toine revenait.
Le premier jour le frère a fait comme si de rien, il a fait l'imbécile, celui qui ne s'aperçoit de rien, comme s'il était assez couillon pour ne pas avoir vu que l'autre fait ses allers et retours.

En cachette.

Le second jour le frère a décroché le fusil du père, celui de Jouseph, celui qui a la crosse brûlée.
Comme son cœur.
Son cœur brûlé, noirci à l'acide, blanc dedans, noir dessus.
Tu frottes fort, tu as beau gratter, le noir a fait des nervures bien profondes, tu n'auras jamais le blanc immaculé de dedans, ça va pisser le sang noir.

Le fusil bien serré, il est monté au mirador, il s'est isolé du monde, du monde à Toine, du monde à Adeline, même du monde à Zoé, de leur monde à eux.
Plus il serre la crosse, plus il voit Jouseph. Maintenant c'est le vieux Jouseph qui scrute la nuit, c'est le vieux Jouseph qui devine les formes, qui vise un peu au hasard la seconde qui passe le chemin qui conduit aux champs, c'est Jouseph qui appuie sur la détente une première fois, puis une seconde fois, presque de suite après.

Le goret a gueulé, très fort, il a culbuté juste après le chemin, il s'est relevé, il est parti comme si de rien était.

Le frère va vite à la Grande Bastide, il revient avec le vieux Tobby, il fait comme ils faisaient avant, il fait prendre la piste au chien, doucement, doucement... Il a mis une grande longe au chien, il n'y a qu'à suivre dans la nuit, ce n'est pas long, ils traversent deux gros ronciers, ça déchire la peau mais ce n'est pas grave, le frère est tout à sa jouissance car il sait qu'il va prendre.
A cet instant il ne pense à rien d'autre, à cet instant il est griffé, il est heureux.

Quand il revient chargé comme un bourricot, il laisse la bête bien en vue sur la grande table. Il est fier, il l'a fait tout seul.
Sans eux.
C'est arrivé tout d'un coup juste le lendemain au petit matin, c'est fait exprès, c'est une punition.

Bien sûr, l'autre n'est pas là, c'est lui seul qui supporte toute cette immense tristesse d'un coup, l'autre il doit encore être au chevet de l’Adeline.

Le Tobby est déjà froid, raide comme un bâton, les yeux grands ouverts vers l'infini. Le frère regarde dedans, il sait comme une grande interrogation, un grand étonnement. Sûr, le Tobby est passé d'un coup, le cœur qui a lâché. Peut-être même qu'il dormait tranquillement après la chasse nocturne, ça a dû le réveiller d'un coup, puis il n’a pas dû s'apercevoir, il était déjà mort.

Il creuse la petite fosse, tout seul, avec rage. Il y a une grosse pierre, un bloc rocheux même, ça l’enrage, il refait tout, juste à côté, il est en sueurs, pourtant le jour est à peine levé.

Sur le palier il y a Zoé qui est sortie à peine couverte de son pull de grosse laine. Elle voit le frère qui cogne, qui prend la pelle, qui parle tout seul entre deux souffles de forge. Elle devine le petit corps tout riquiqui à côté.
- Toine, mon Toine, le frère il enterre le Tobby, il y a un gros goret sur la table de la salle mangée !
Zoé est vite rentrée, comme si elle avait eu peur que le frère la voit dehors, elle a composé les numéros de Toine, elle est étonnée que ça fonctionne, c'est la première fois qu'elle appelle, il a son mobile depuis qu'il est au syndicat.
- Man, je viens pas de suite, il est arrivé, il est blond comme les blés ! … il est beau, Adeline est fatiguée, là je reste ici ce soir.
- Toine, j'ai peur qu'il recommence ! Embrasse pas trop fort le petit, ne l'use pas trop quand même, tu m'en gardes un bout mon Toine... je te laisse.

Alors Zoé va d'un pas et puis d'un autre rejoindre le frère. Il a mis le Tobby dans le sac en plastique, il a mis le sac en plastique au fond du trou, il a pris le temps de ne rien dire du tout, puis il a recouvert le sac avec la terre, avec ses larmes, avec quatre mots qu'il a mâchouillé pour lui tout seul.

Ça disait quelque chose comme le secret de la pierre du ciel.

Puis ça a fait le grand silence, il y a eu ce gros con de coco qui n'a pas pu s’empêcher de gueuler son cri strident et métallique, c'est à ce moment-là que le frère a pensé fort qu'il allait lui faire sa fête.
Par respect pour Tobby il est allé ranger le fusil de Jouseph bien droit au râtelier.
Après il a pendu le goret, il a découpé. Zoé n'a pas pipé mot, elle l'a aidé, ça leur a pris le reste de la matinée. L'après-midi elle a commencé à faire les pots de conserve, normalement il faut attendre que la viande repose, mais elle veut que tout ça soit vite fini.
Ça a fini que ça a été une bien belle journée, ça s'est passé avec un beau soleil qui réchauffe un peu, le frère s'est calmé, ils ont pris la soupe de légumes.

Avant de se coucher le frère va voir si rien n’a bougé à la tombe du Tobby, il lui dit la nuit, il lui dit la Lune.

Et il jette à la Lune un gros caillou tout blanc.

Toine est abruti de fatigue, d'attendre que ça vienne, de faire les pas dans le couloir, de rentrer dans la chambre, d'en ressortir, d'y revenir. Et puis c'est venu d'un coup, il a eu peur pour Adeline, elle a crié plusieurs fois, les autres ils avaient l'air tranquilles, il y avait la chef qui n’arrêtait pas de dire de pousser, de pousser et encore de pousser.
Elle l'a sorti et elle la pendu comme une chaussette, par les pieds qu'il est pendu, elle le tient bien, elle l'a tapoté, il a crié.
Il a beaucoup crié, longtemps, trop fort. Toine s'est encore fait du souci, la chef lui dit que tout est bien. Après ils l'ont mis dans sa bulle près du lit d'Adeline, lui il est tout à côté, il a la tête qui penche près de la tête d'Adeline. Il ne s'est pas rendu compte.

Ils étaient venus tous les deux, ils repartaient tous les trois, avec le petit blond.

La voiture va vite, Toine a pris l'habitude du chemin de l'hôpital. Le petit blond est bien enveloppé dans son couffin, Adeline est derrière avec lui.
A l'arrière ça fait quand même du bruit, il faudra changer les roulements, à moins que ce ne soit l'usure des pneus. C'est comme cela avec la vieille voiture il y a toujours quelque chose qui ne fonctionne pas.
A l'arrivée, Adeline sort de la voiture en tenant fermement le petit blond, surtout pour les cervicales, c'est très fragile à ce niveau-là les nouveaux nés, c'est ce qu'ils lui ont dit à la maternité, Adeline le savait déjà, mais ils ont beaucoup insisté.

A peine passé le perron, il y a le frère qui est planté là, bien droit.
Il veut prendre le petit blond dans ses mains. Adeline le lui refuse, elle a trop peur qu'il fasse un mauvais geste, pour les cervicales...
- Attend, il est bien trop petit, il faut faire attention aux cervicales et je dois lui maintenir la tête.
Le frère devient tout blanc, maintenant il est tout droit et tout blanc.
- Vous m'avez rien dit, vous m'avez laissé, maintenant tu me donnes le petit blond !
Adeline sent que ça peut vite mal tourner, elle cherche la sortie, elle cherche plus d'espace. Toine se met au milieu, il serre fort le bras du frère mais l'autre est surexcité, il se met à gueuler comme un taré :
- C'est moi qui ai mis la graine, c'est moi qui l'ai mis, d'ailleurs il est tout blond, c'est un signe, non ?
C'est incompréhensible, le frère n'est pas plus blond que Toine...

Adeline serre de plus en plus fort le petit blond, elle a réussi à passer le perron, elle est dehors, Toine fait barrage à la porte, le frère ne peut pas ressortir, il continue à hurler... derrière il y a Zoé, elle pointe le fusil qu'elle est allée chercher en catastrophe.
- Vous êtes fous tous les deux !
Toine voit le frère qui se cabre sous le choc, il a son gros corps lourd et mou tout contre lui, il a ses yeux ahuris bien ouverts, bien ronds, il a toute sa haine qui dégueule en même temps que son sang gicle comme un torrent, ça coule de partout.
Toine est plein d’incrédulité, le fusil est braqué sur lui, il y a les deux gros tubes bien dirigés sur sa tête, de plus en plus près, maintenant ça lui touche le front, il est tout mouillé, il ferme les yeux, ça ne fait même pas de bruit, alors il ne comprend pas, il en tremble tellement que ça le réveille.

Il est gelé, pourtant il fait une chaleur presque étouffante, Adeline dort, le petit blond aussi dans son cocon de plastique.

Toine se retourne, trouve une position plus confortable. Il s'est mis un gros pull-over en plus sur le dos. Il s'endort. Tout ce qu'il veut, c'est de ne pas recommencer ce cauchemar.
Il a bien peur de ça parce que des fois quand il était petit, il y avait toujours le même cauchemar qui revenait.


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Dim 18 Juil 2021 - 7:47
4- saison 3

Ça ne s’est pas passé exactement comme ça. Pour la voiture, oui. Le bruit cela fait longtemps que Toine l'a remarqué, à part ça, le trajet a été fait rapidement, Adeline à l'arrière avec le petit.
Le petit blond.

Toine n'aurait jamais pensé qu'un nourrisson à peine né puisse avoir déjà autant de cheveux, un peu, quelques-uns, par-ci, par-là, pour faire drôle... mais là ! En plus, tout blond, mais vraiment blond, et pas qu'un peu. A se demander d'où cela pouvait venir. Pas de lui, pas d'Adeline... des arrières grands-parents peut-être. Pas de Jouseph, Zoé n'a jamais dit qu'il était blond.
C'est vrai qu'elle parle peu Zoé, mais là, elle l'aurait dit un jour ou l'autre, faudra quand même lui demander, pour être sûr.

Toine pense à toutes ces petites choses-là, le temps déroule sur l'asphalte.

Quand ils sont arrivés, Adeline tient le petit bien fort, pour cette histoire de cervicales.

Le frère n'est pas là, il est en garrigue, il doit encore faire le pied des cochons.
Zoé les accueille sur le perron, les bras ouverts, elle répète plusieurs fois...
- Qué beauté, mon Dieu, qué beauté !
Ce n'est pas la grande conversation, avec Zoé ce n'est jamais plus d'une phrase, quelques mots, mais là ça ne suffit pas de dire avec les yeux, elle rajoute :
- Qué beauté ce petit...
Ils se sont tous les trois embrassés, Adeline a donné le petit blond à Zoé, cela fait des années et des années qu'elle n'a pas tenu un nourrisson dans ses gros bras musclés, elle n'a pas oublié, cela ne s'oublie pas, elle prend bien la tête et cale la nuque dans le creux de la paume, elle lisse de l'autre main les cheveux tous fins sur le crâne.
- C'est comme l'eau qui coule sur les pins, mais en plus chaud... qué beauté ce petit, qué beauté !
Pendant ce temps Adeline est retournée à la voiture pour récupérer la nacelle.
Ils mettent le petit dedans, la petite couverture dessus, ils le mangent des yeux.

Puis ils se mettent à table.
La nuit tombe, le frère n'est pas encore revenu.

Personne ne l'a entendu rentrer, c'est Adeline qui a été surprise. Cela fait déjà 3 fois qu'elle se lève pour donner la tétée. Le frère est là, suant, puant même.

- C'est le petit, il a faim...
- Il est blond, c'est drôle comme il est blond...
Il n'y a pas beaucoup de lumière, juste un peu la cheminée qui meurt, on l'a mis un peu pour enlever l'humidité. Le petit a pris le sein tout blanc, il tête goulûment.

Le frère ne dit plus rien, juste pour couper le silence :
- Et Toine, il dort ?
Adeline ne répond pas, elle fait juste oui de la tête, elle est occupée à remettre le petit dans la bonne position, sa bouche s'est décrochée du mamelon.
Ils sont restés ainsi tous les trois tout le temps de la tétée, le frère est allé remuer les braises une fois, ça a fait quelques étoiles qui sont montées très vite dans le conduit de la cheminée, ça a claqué même fort, le petit a sursauté. Adeline lui a lissé les cheveux fins, elle l'a caressé, il s'est endormi sur le sein.

Alors le frère s'est levé, il a dit :
- Bonne nuit.
C'est la toute première fois qu'il dit bonne nuit à Adeline.
Elle n'a rien rajouté, elle lui a fait un signe de la tête. Elle ne sait pas pourquoi, à ce moment-là elle a pensé à leur père à eux, à ce fameux Jouseph.

Dès le lendemain, Toine et Adeline vont à l'église pour présenter le petit blond au père Jean.
La bonne nouvelle s'est déjà répandue, le père Jean semble les attendre sur le parvis, après une brève accolade, il les invite à les suivre dans ce qui lui sert de chez soi.
- Alors, ce petit, il va falloir l'instruire de notre bonne foi, vous l'appelez comment ?
- Benoît !
- Saint Benoît, le patron de l'agriculture !... Il est blond comme les blés !!!
- C'est cela père Jean, blond comme le pain pas cuit...
Benoît est ainsi « présenté » à presque tout le village, nous sommes nous aussi conviés pour admirer la petite frimousse fraîche et déjà pleine de vie.

Une bien belle journée pour Toine, Adeline et le petit blond qui sait déjà qu'il est aujourd'hui le centre du monde. Il y a plein de gens qui viennent à la Grande Bastide, en fait une bonne partie du village, c'est que Toine s'y est fait plein de connaissances.
Il y a plein de monde, mais il n'y a pas le frère, il n'est pas là, il court la garrigue.
Il n'y a que le soir, tard, qu'il consent à rentrer. Pour le rituel, pour la tétée ; c'est chaque jour pareil, il rentre de nuit, alors que Toine et Zoé se sont déjà endormis.
Chaque soir, il retrouve le petit blond agrippé au téton, chaque soir il remet une bûche dans la cheminée pour qu'Adeline et le petiot ne prennent pas froid, chaque soir il donne le bonsoir à la femme, elle lui répond d'un signe de la tête.

Toine n'a plus de temps. Il y a un très gros problème avec les cultures, qu'il s'agisse des tomates, des concombres, des salades, des asperges, des haricots, et même des piments, toutes les cultures ne donnent pas ce qu'elles devraient donner. Les rendements sont dérisoires. On est à la saison des récoltes et les récoltes sont ridicules, c'est tout du riquiqui.
Au-delà du préjudice financier, c'est dénigrer tout le travail qui a été fait.
Toine a pourtant appliqué tous les us de la culture en mode biologique, il a mis les prédateurs, il a fait en temps et en heure le travail nécessaire pour les cultures et la préservation de l'environnement. Mais la terre de la Grande Bastide est déjà fatiguée, bien qu'une partie de la surface ait été enherbée pour le repos et que le vert soit enfoui pour faire de l'engrais naturel.

Alors Zoé pare au plus pressé, au quotidien. Chaque fois que nécessaire, elle sort la boîte aux gros sous, ceux de Jouseph, elle prend un gros billet, un billet vert avec plein de zéros.
Toine n'a plus le temps d'aller au marché, Zoé charge la carriole avec les quatre légumes qu'il reste à vendre. Elle ne sait pas vraiment compter, les clients donnent un peu ce qu'ils veulent, l'argent ne rentre plus.

C'est que Toine s'est mis en tête que pour la Grande Bastide c'est fini, qu'il faut faire avec de la terre bien neuve, de la terre qui n'a pas été cultivée depuis des années. Et cette terre c'est celle de la plaine du Ceize, la terre de son père.
La terre de Jouseph.

Alors il passe toute la saison à défricher, à tronçonner, à s'échiner comme un beau diable, à remuer la terre, à suer. La vieille voiture n'en peut plus des allers et retours, de transporter des tonnes de matériels, les tuyaux d'irrigation, le goutte à goutte et même des tunnels car là-haut la terre est froide et il lui faudra protéger les plants pour l'année prochaine. Pendant qu'il est au Ceize, il n'est pas à la Grande Bastide, il n'est pas avec les autres, il n'est pas avec le frère. Zoé non plus qui récolte le peu, met dans la carriole et traîne ses quatre-vingt printemps sur le chemin du village, chargée comme une mule de l’attirail du marché.
Et pendant ce temps, la terre de la Grande Bastide devient petit à petit, au cours de la saison, à son tour une immense friche.

Le frère aussi.
Lui, ce qu'il veut, c'est qu'on le laisse tranquille, qu'on l'oublie.
Pas comme l'autre jour que Toine est venu lui parler, il ne fallait pas.
C'est comme le feu de pin, tu dois le maîtriser. Au début, ça prend mal, puis d'un coup, ça chauffe trop fort, ça fait des flammes de 3 mètres, ça brûle tout, ça met le feu au foyer, puis à la bâtisse. Alors, tu le calmes, un bon verre d'eau et ça lui coupe le souffle.
Le frère c'est pareil, ça a brulé d'un coup, puis ça lui a coupé le souffle, ça l'a éteint.

Il y avait longtemps que Toine voulait savoir. L'attitude du frère avec Adeline ne lui avait pas plu du tout. Il se rappelait aussi du vice quand il l'avait surpris une nuit à se tripoter alors qu'il gelait à fendre pierre, il l'avait aussi entendu rêver et presque crier « Adeline » et que c'est lui qui avait mis la graine.
Alors il n'y est pas allé par quatre chemins, il a mis les pieds dans le plat, le frère était en train de réparer un muret, il s'est rapproché...

- Et toi, tu te souviens de la sœur, dis-moi tu te souviens d'Augustine ?

Le frère n'est pas bavard, il ne l'a jamais été, il fait juste un signe du menton, un petit oui...
Toine le tient fort à l'épaule, l'autre il s'est arrêté, il voulait poser le gros caillou sur le muret mais il n'en a pas eu le temps.
Toine ne le lâche pas, il lui fait mal, il le serre de plus en plus fort avec sa main...
- Il s'est passé quoi avec Augustine, dis-moi petit salopard, tu lui as fait quoi ? Elle est partie pourquoi Augustine, d'un coup, comme ça ? Tu vas me dire, hein, petit salopard, tu vas me dire !
Il n'a rien dit, il s'est débattu, il a gueulé, il est parti.
Depuis, ils s'évitent tous les deux.

Pendant que Toine s'escrime au labeur comme un força, lui, il passe son temps en garrigue, il ne sait pas exactement pourquoi, il n'y a que la vie sauvage qui l’intéresse encore, et de voir grandir le petit, de le voir téter chaque soir, de voir ses joues gonfler de plaisir charnel.

Cela avait commencé, cela ne s’était pas arrêté.
Et il n’y avait rien à faire.

Alors il s’est jeté à corps perdu dans son unique passion. Parcourant les plaines, bois, étangs, garrigues, sautant les ruisseaux, longeant les massifs, courant le lièvre, en tous lieux, en tous temps, matin, midi et soir, toujours.
Sans répit.

Il aime être seul, le soir sur la terrasse, sirotant le pastis, fumant la cigarette, il est presque heureux. Un maigre repas, il donne le grain au coco et aux sarcelles, il s’allonge sur sa paillasse, et il s’endort quelques instants, jamais longtemps.

Adeline sait sa tristesse, elle n'en dit mot, elle partage simplement, à chaque fois qu'il est là, ce moment de quiétude le soir, leur petit moment tous les trois avec le petit Benoît.
Maintenant il vient avec un gros cubi de rosé, il rit.
Elle ne sait pas pourquoi.

Il y a surtout un bon coin de garrigue où il aime plus que tout affûter les palombes.

Puis ça lui est arrivé, pendant quelques semaines il ne chasse pas, il fait sa sortie pour mettre l’eau aux abreuvoirs ou entretenir les petits abris placés à proximité.
Il aime bien ce petit travail qu’il s’est fixé et voir grandir les compagnies de perdrix.

Cela avait commencé et cela ne s’était plus arrêté.

Petit à petit, il s’est cantonné à son coin de garrigue, il fait sa passée, tout au plus, il évite de les voir, il prend son repas seul.
La saison passe comme ça.

Benoît prend du poids, il profite, il prend toute la vie d'Adeline.

Toine est épuisé de mettre en place tout ce qu'il faut pour l'année prochaine au Ceize.

Zoé se demande encore pourquoi il y a si peu d'argent du marché de ce matin, que demain il faudra encore piocher dans la boîte de Jouseph.

Je crois qu’ils l’ont alors un peu oublié.
C’est sûrement ce qu’il voulait.
Même le Tobby, son Tobby qui est mort en ce début d'été.

Il a passé toute la fin de la saison de chasse aux palombes, de temps en temps, pas souvent.
Après il est encore allé remplir ses abreuvoirs, la garrigue était pleine de grosses perdrix rouges, ça lui a fait plaisir.

Cela avait commencé, cela s’est enfin arrêté.
D'habitude il prend une douche. Mais ce matin même le bain ne suffit pas à enlever toute la saleté.
Sa colère est retombée, il éprouve alors une grande quiétude.
Il ne lui reste que la violence.

Ils l’ont trouvé pendu, il était 8 heures du matin.



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Jeu 22 Juil 2021 - 7:30
CINQUIEME PARTIE


1- L'Oiseau de feu- La plaine du Ceize

Ils avaient veillé.
Ils avaient veillé le corps du frère. Toute la nuit.
Le frère est là, tranquille, Toine ne sait plus pourquoi il est comme ça avec ses grosses mains pliées l'une sur l'autre, le frère est là, tranquille.
Juste, il ne respire pas, il y a une grosse marque sur le cou, et au-dessus c'est tout violet. Comme les asperges.

Ça avait duré toute la nuit. Entre deux, Zoé est allé chercher dans la grosse boîte de Jouseph quelques gros billets avec les zéros bien marqués dessus, les gros billets verts. Pour les frais de l'enterrement.
Il n'y a pas une goutte d'eau sur les joues de la vieille.

Toine est dur à la tâche.
D'abord, il a sorti de la voiture le fusil à Jouseph, il s'est mis à l’affût en bordure du Ceize, ce n'est pas qu'il veut vraiment, c'est pour le frère, il fait comme lui. Quand la palombe s'est posée, aussitôt elle a chuté.

Toine est dur à la tâche, il est dur avec la terre, c'est elle qui l'a détourné du frère. Alors il lui en veut, il la hait, comme une femme qui a trahi.
Comme une pute.

La terre est une pute.

Il ne désherbe pas, il tape comme un forcené.
Il ne désherbe pas, il retourne les grosses mottes avec sa pioche, l'une après l'autre, mètre après mètre, éminée après éminée.
Ce ne sont plus des mains, il n'y a que douleur dans chacune de ses articulations, dans chacun de ces doigts. Les grosses mains de Toine sont gonflées de sa désespérance.

Il n'y a pas la paire de buses qui chasse dans le secteur, il n'y a que le silence et une petite bise rafraîchissante, bienveillante.

Il fait un peu moins chaud, la bise se maintient.

Toine ne sait pas pourquoi, cela lui rappelle le jour où ils s'étaient réunis en famille pour la grande éclipse de soleil, d'un coup il faisait froid.
Très froid.

Le vent tourne. Au loin devant, du côté des collines il voit un gros nuage de poussière se soulever du sol.

Alors il s'est retourné.

Il n'y a plus de ciel, plus de garrigue derrière lui, il n'y a que vent, poussière et trombes d'eau emmêlés.

C'est la fin du monde, et ça vient sur lui …

Il ne peut rien faire, il est tétanisé.

Toine n'a plus de temps, il court comme un fou, bien sûr il est tombé, il se relève et puis il regarde. Les éclairs fusent au sol, ça fait un bruit d'enfer, la ligne à haute tension fait paratonnerre, ça tombe seconde après seconde, il a envie de pisser, de pleurer, il est trempé mais encore bien vivant, encore tout chaud dedans.

Il sait qu'il ne doit pas rester au Ceize, mais aller jusqu'à la voiture est pure folie.
De toute façon, il n'a plus le choix.
Il avance à genoux, courbé le plus possible, et puis un éclair tout près, il se couche.
Toine croit bien qu'il prie, il ne sait pas quoi, il prie. Pour lui, pour le frère, je crois bien qu'il a aussi crié.

Peut-être une seconde, et puis une minute, il voit un bout de ciel, comme le bout du tunnel... il se relève, il franchi quelques mètres, il plonge dans l'eau, il y a un torrent devant lui. Il court sur le chemin, ce qu'il en reste, après c'est une sorte de crépitement, il se couche...

Il est rentré trempé, le plus heureux du monde, il a plumé sa palombe.
Le lendemain il faisait un temps magnifique.

Le lendemain, ils étaient tous là.
Pour Toine, pour Zoé.
Il devait y avoir la moitié du village.

Elle lui avait préparé les beaux habits à Jouseph, de beaux habits noirs. Les habits de circonstance.

Devant la tombe, Toine pense qu'il va falloir faire un fossé d'écoulement, drainer la terre, évacuer toute l'eau. L'eau qui a emporté la terre, les tunnels, l'eau qui a tout emporté, l'eau qui a emporté toute son immense tristesse.

Ils ont mis le frère bien au fond, ils ont bien tout recouvert.

Toine se demande si l'eau ne va pas encore tout emporter.
Il se dit qu'il va falloir bien tout préparer pour la prochaine saison et qu'il n'a plus beaucoup de temps.

Ils sont tous repartis.
Toine et Zoé aussi.

























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Jeu 29 Juil 2021 - 6:05
2- D'une saison à l'autre


C'est à cette époque-là que nous sommes retournés voir Toine à la Grande Bastide.
Comme beaucoup.
Toine avait des idées plein la tête pour la plaine du Ceize. Beaucoup d'idées, mais plus le cœur à ça.

La saison a passé, et puis une autre. Et puis une autre encore. D'une saison à l'autre, ce qui change, c'est l'outil avec lequel Toine travaille et qu’il récupère dans le petit hangar de la Grande Bastide : la charrue, le culti-rotor, le semoir, le pulvérisateur. Ce sont de bons outils, vieux, mais encore de bons outils pour le travail.
Mais la terre est vicieuse, la terre se rappelle, elle n'oublie rien, elle est pleine de rancœur, elle se souvient de la maltraitance, des coups de boutoir que Toine lui a porté. Ce n'était pas du travail de paysan, c'était de la hargne, il la frappait, il enfonçait le pieu sous la peau comme la dague sous la peau d'un cochon.

La première année, il y a eu de petites récoltes. C'est comme les cultures d'alors à la Grande Bastide. Zoé a continué à prendre les gros billets, les uns après les autres dans la boîte en fer. Il y a le salaire d’Adeline, mais ça ne suffit pas. Toine est maudit, ici, ailleurs, ça recommence, c'est toujours la même histoire.
Pourtant il a défriché la plaine du Ceize, il a chargé des remorques pleines de fumier de cheval, il a fait le fossé de drainage, il a mis les tunnels pour les légumes. Mais rien n'y fait, Toine s'épuise à la terre du Ceize.
D'une saison à l'autre il s'épuise sur des fantômes, celui du père Jouseph, celui du frère.

Après les légumes, pour reposer la terre il a fait seulement des haricots cocos, comme l'avait fait à l'époque le Jouseph. Il vend tout sur Marseille, au M.I.N., en deux ou trois fois le tour est joué. Mais ça ne revient pas, après les légumes sont encore aussi riquiquis qu'avant.

C'est peut-être ça qui fatigue Zoé. Elle fait la maladie des vieux, elle oublie, c'est commode.

Toine fait presque tous les jours le même chemin, de la Grande Bastide aux Ceize. Il fatigue aussi, c'est le chemin qui le fatigue, pas le travail. Ce n'est pas la terre qui le fatigue, c'est l'espoir qui est dedans, qui ne germe pas.

Un jour, il est allé voir le père Jean. De guerre lasse, pour savoir si lui, il a une idée.

Le père Jean est devant lui, bien grand, bien droit devant :
- La terre ne veut pas, elle est contre moi, elle ne donne rien ou presque, c'est une insulte.
- Pourtant tu y as bien travaillé tu m'as dit.
- J'ai fait tout le nécessaire, saison après saison rien n'y fait, comme à la Grande Bastide, la terre est maudite...
- Tu as vu le technicien ?
- Et pas qu'un, rien de plus, rien de moins.
- Peut-être que tu lui parles ? Jouseph y faisait des récoltes, peut-être il faut que tu pries, poussière nous sommes, poussière nous reviendrons poussière de la terre.
- Je pense souvent à Jouseph depuis que je travaille là-bas, ce n'est pas prier mais je pense fort.
- Mon bon Toine, il y a des choses que nous ne comprenons pas, c'est Dieu qui nous envoie des choses comme ça, il teste notre foie en lui, il voit comme ça si nous l'aimons assez fort.
- Il nous envoie du mal ?
- C'est comme tout l'amour, ça demande de se réconcilier, si tu veux, je viendrai avec toi un de ces jours aux Ceize.

Le père Jean est venu aux Ceize, il a trouvé Toine qui s'échine à déjà réparer le fossé d'irrigation.
- Il y a tant d'eau qui coule de là-haut, que ça commence déjà à péter...

Le père Jean fait un geste, il demande à Toine de venir auprès de lui. Ils vont tous les deux à la limite du champ, du côté des garrigues, du côté du Nord. Le père s'agenouille, Toine en fait autant.
Au début, ça fait un gargouilli de paroles, on entend à peine, il y a la voix bien grave de Toine, sa voix de paysan, celle du syndiqué, celle qui d'habitude est bien claire. Il y a celle du père Jean, plus fluette, plus douce à l'oreille.
Après, on distingue quelques paroles, des Dieux par ci, Marie mère de Dieu par-là, de la pierre du ciel aussi, ça c'est Toine qui l'a dit. D'ailleurs il dit n'importe quoi, le père Jean fait celui qui n'entend pas, il le laisse faire, il le laisse dire. Il parle de Jouseph, de la pierre du ciel, il parle de Dieu, de la sainte Marie, de la plaine de la Crau, de la Camargue, des chevaux, on dirait qu'il rêve. Il parle de tout un peu, il dit un peu de tout.
Il dit tout, mais il ne dit pas un seul mot, pas un seul mot du frère.

A la fin le père Jean lui prend la main, il lui dit simplement :
- Et maintenant, une prière pour ton frère. Au nom du père, et du fils, et du saint esprit, ainsi soit-il...
Ils sont restés longtemps comme ça, la main dans la main, celle du père Jean est toute froide, on dirait même qu'elle se refroidit avec le temps. Celle de Toine se réchauffe doucement, ça lui fait bizarre, petit à petit il ne pense plus qu'à ça, à sa main bien chaude et tout ce qui se réchauffe en dedans.

Alors Toine oublie les mots, il voit une palombe qui fuse de la garrigue, qui passe au-dessus d'eux, pas trop haute, une grosse palombe pleine d’œufs pour le printemps prochain.
Le père Jean ne peut cacher un gros sourire, un gros sourire qui plisse son visage de vieil enfant, il se relève, Toine en fait autant.

Le lendemain, ils y sont allés tous les trois. Toine, Adeline et le petit blond.

Le lendemain, ils étaient tous les trois sur le banc.

Ce ne sont pas les saisons qui passent, c'est la peau qui dessèche plus vite au soleil, au Mistral. C'est l'eau de la chair qui coule sur les pins.
Pour la terre, il y a un petit mieux, un tout petit mieux, un chouilla. Une sorte de bonne volonté, de part et d'autre. Toine en prend soin, elle se laisse faire, elle le lui rend avec quatre légumes, juste de quoi continuer, ne pas désespérer.

Le village grandit, d'ailleurs ils ne disent plus le village. Ils disent « la ville ».

Pour l’Église, il n'y a pas besoin de rajouter de bancs, à part Toine qui y vient plus régulièrement.
Le père Jean ne compte guère plus qu'avant de brebis égarées assises sur les bancs le dimanche matin.
Avec Toine ils s'entendent bien. Le père Jean a un petit bout de terre à deux pas de l’Église, au village. Il y fait ses quatre légumes, pour sa consommation, les meilleures associations de plantes qu'il met en terre en fonction des cycles de la lune.
Tout cela, Toine le sait, il fait semblant de découvrir, cela fait plaisir au père Jean.

Celui-là, on ne sait pas depuis quand il est arrivé à Lambesc. Mais tout le monde l'a remarqué, cela fait quelques jours maintenant qu'il se traîne, mendiant près des boulangeries, de l’Église, tous les matins.
Il a déjà son circuit, d'une boulangerie à l'autre, il y en a quatre, puis sur le parvis.
Il se repose sur le banc. L'après-midi, il disparaît. Le soir il se réfugie au presbytère.
C'est un jour de grand froid que le père Jean l'a recueilli au presbytère.
- Je te présente Augustin.
Il est dans un coin, Toine regarde cette grande gigue habillée de haillons, en pantoufles, les cheveux sales, hirsute. Il a de grands yeux bleus qui dépassent du reste, les yeux qui accrochent le regard.
- Tu sais Toine, moi je ne peux pas le garder très longtemps...
L'autre ne parle pas bien sûr, il a un petit mouvement de tête, il comprend.
Il est dans un état lamentable, cradingue au possible.
Ça s’est imposé, c'est une évidence.

Toine l'a ramené à la Grande Bastide.
Zoé le remarque à peine, elle fait du tricot, matin, midi et soir. Tout son esprit est centré sur les deux crochets qui vont, qui viennent, toujours pareil, le même geste avec la laine qui passe comme ça de l'un à l'autre, c'est une illusion de travail, ça l'occupe, elle ne pense à rien, qu'à bien faire passer le doigt dessus, l'autre dessous, une petite prestidigitation primaire et le tour est fait, sans cesse, indéfiniment.
Ça s'est imposé, c'est une évidence. Dès le premier soir, le nouveau frère s'est couché sur la paillasse de l'autre.
Il a dû gargouiller un truc, Toine n'a pas bien compris, une sorte de reconnaissance peut-être.

Demain sera une autre saison.





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Mar 3 Aoû 2021 - 9:05
3- Augustin


Il ne sait pas quand ça a commencé à déraper. Mais ça a dérapé.
Tout a pris du retard : les cultures, les montres et même la grande horloge dans la salle à manger.

Augustin il a fallu le laver, il n'a pas voulu comme ça dans la salle de bain, il a préféré le faire dans la mare aux canards. Il avait les ongles si sales qu'on ne les distinguait pas du reste de ses doigts.
Alors il a plongé dans la mare.
On aurait pu croire que les éléments situés dans son cerveau étaient presque en fin de vie, il ne parlait pas. Les premiers mots qu'il a prononcés, c'était lors de ce premier bain, dans la mare.
Il a dit :
- Moi, je suis dans la terre.
Il est sorti de la mare, un peu plus propre peut-être, plein de boue, plein de la terre.

Adeline a fait les papiers, Augustin est salarié agricole à temps partiel.
Pour travailler, il travaille, il travaille avec Toine à la plaine du Ceize.
Toine le laisse faire, Augustin à l'air de connaître le métier, ce n'est pas un apprenti, ce n'est pas l'un de ces néo-ruraux qui se découvre un beau jour agriculteur ou l'un de ces hurluberlus qui court en ville en fluo embrumé de vapeurs d'essence. Comme le Guillaume.

Augustin a fait le tour des champs du Ceize, il a pris le temps. Il n'a pas fait de longs discours, il a mis les mains dedans, comme quand on met les mains sous la peau des cochons, il y a le gras, le chaud, la viande chaude. Là, il y a le gras de la terre, les vers de terre, et puis ça file sous les doigts, comme le sable de la plage, c'est bon signe, ça veut dire que la terre est prête, qu'elle est d'accord. Elle attend, elle attend, elle peut attendre longtemps.

Le dimanche, ils vont pêcher la dorade pas loin des Saintes. Toute la famille, Adeline, Toine, Augustin et le petit blond. Zoé reste à la Grande Bastide, elle veille. Elle veille toujours, elle ne reste pas loin de là où le frère a enterré le Tobby, elle y met sa chaise, elle y met ses grosses fesses dessus et elle fait son tricot.
Quand ils reviennent, il fait déjà bien nuit. Ils sortent les petites dorades, ils allument le feu. Elles sont bien grasses, ils mangent tout le gras des poissons, surtout Augustin qui se lèche les doigts, l'un après l'autre, avec parcimonie.
Après, il va près du Tobby, il dit sa phrase :
- On est tous dans la terre.

On ne sait pas quand ça a commencé à déraper, mais ça a dérapé. On aurait pu s'y attendre, ça ne pouvait pas continuer comme ça. C'est le cycle.

Les saisons pas comme d'habitude, les gens qui font des choses insupportables, que l'on ne peut pas comprendre, les attentats du 11 septembre, puis ceux du vendredi 13 en France, puis ensuite en Belgique.

Devant l'écran de la télévision, il y a Toine et Augustin, incrédules. Lui il ne dit rien, pour la terre il sait, pour les saisons, il sait.
Pour les cons il ne sait pas, ça le dépasse.

Adeline s'occupe de Benoît, chaque soir c'est le même rituel qu'au temps du frère. Benoît grandit, il tête goulûment, il a les joues remplies de lait maternel, il profite de bien prendre. C'est toujours ça de gagné. On dirait qu'il le sait le petit blond, c'est l’instinct, il fait son gras, on ne sait jamais. C'est comme les chiens, ils devinent quand ça ne va pas, quand ça commence à tourner.

Depuis qu'il y a Augustin, la terre donne un peu plus, avec parcimonie, elle se fait dorloter. Augustin sait y faire, mieux qu'avec une maîtresse. Il la caresse délicatement, jamais un geste plus appuyé qu'un autre, au contraire, il lisse le dessus.
C'est délicat la terre, surtout quand elle n'a pas été cultivée depuis plus d'une génération, elle fait sa chochotte, il y a trop longtemps qu'elle est en jachère.

Petit à petit, ils s'entendent bien tous les trois là-haut, Augustin, Toine et la plaine du Ceize.
En bas, à la Grande Bastide aussi, Adeline, le petit blond et Zoé.

Ce qu'il manque, ce sont les oiseaux. A part Coco et sa famille et les sarcelles de la mare, c'est le silence complet, pas un moineau, pas une sittelle, pas une seule bergeronnette, pas un pipit, même pas une mésange, seulement les tourterelles turques qui ne manquent pas de réveiller tout le monde inlassablement et cela quel que soit la saison.
Les fourmis c'est pareil, finies les colonies que l'on suivait sur des dizaines de mètres, et les abeilles aussi, Augustin les prend dans sa main, mourantes, elles n'ont même plus la force de piquer.
Aujourd'hui, ils font tout en titane, les avions, les voitures et les prothèses des vieux.
Mais rien est fait pour les oiseaux, les fourmis et les abeilles.
Et meurent les vergers, les légumes. Et meure la terre.

Toine et Augustin vivent au jour le jour, à l'ancienne. Ils voient les choses, ils savent que ça change.
Mais ce qui importe, c'est la culture de maintenant, c'est l'espoir qui est dedans.
Les deux-là, ils s'apprécient, ils sont l'un pour l'autre dans le travail, il n'y a pas cette relation de patron et d'ouvrier, c'est mentir de penser cela. Le travail de la terre ne laisse pas le temps pour ces choses-là, pas chez ces gens-là. Peut-être sur les grosses « exploitations » où à l'époque les ouvriers agricoles venaient d'Italie, du Portugal. Aujourd'hui on connaît tous les « patrons » qui donnent les clefs des serres et de la maison au « marocain » quand ils parlent une fois leur vie en vacances... ou à la retraite !

C'est comme cela avec Augustin.

Mais ce n'est pas cela qui a fait revenir ni les oiseaux, ni les fourmis, ni les abeilles.

Toine a montré le secret de la pierre du ciel à Augustin, il a la pierre dans sa main, l'autre la regarde :
- On est tous dans la terre...
- Oui, mais celle-là elle vient du ciel...
- Elle est du ciel, mais elle est de la Terre !

Toine ne comprend pas vraiment. C'est qu'Augustin dit les choses comme cela, c'est sans discussion possible, il n'y a rien à ajouter.
C'est une prémonition, un événement anodin en apparence, en apparence seulement. Un événement, puis un autre. Ce genre d'événement, l'un après l'autre qui te fait penser que ça ne va plus vraiment rond, c'est annonciateur. Comme le souffle de l'air qui tourne de plus en plus alors qu'il fait un temps magnifique, que la foudre va frapper, - l'oiseau de feu - puis la grêle.
En tous les cas quelque chose de pas trop sympathique, de destructeur.

Toine et Augustin ont fini le travail à la plaine du Ceize.
Toine le sait, ils vont venir.
Ils laissent les outils, ils laissent la terre, elle peut attendre un peu, ils ont bien travaillé, cela suffit pour aujourd'hui.

Il n'y a pas à attendre bien longtemps, Toine le sait, il sait leurs habitudes, même s'il ne les a pas vu depuis des semaines.
- Tu vas voir le secret des secrets, il ne faut le dire à personne, c'est très important, c'est important pour eux, pour la garrigue, pour tout.

Augustin est figé, Toine à côté de lui. Ils ne se cachent pas. Ils ne bougent pas. Ils sont là, plantés comme des sentinelles au milieu du champ. La lumière se fait plus rare, plus douce.

On pourrait entendre l'eau qui coule sur les pins, mais il y a longtemps qu'il n'a pas plu.

On pourrait entendre les cigales de la colline, mais ils ne les entendent pas, pourtant il a fait bien chaud.
Ils pourraient entendre la terre soupirer parce qu'il a fait bien trop chaud l'après-midi et que le peu d'humide qui effleure sa peau suffit à peine à calmer les brûlures.

Ils sont venus au tout début de la nuit, sans peur, tous ensemble, d'un seul coup...
- Ils sont tous là, la harde des cerfs Sika, regarde !

Le grand cerf, la biche et deux ou trois faons, on ne voit pas bien. Ils ont une démarche particulière, ils ne marchent pas, ils ne sautent pas, ils ne courent pas, c'est vraiment très particulier.

Augustin les voit descendre de la colline, tout droit, sans détour, l'un derrière l'autre. Cela lui rappelle une comptine de son enfance « quand trois poules vont au champ, la première va devant, la seconde suit la première, la troisième va derrière, quand trois poules vont au champ, la première va devant... », ça le fait rire.
Les Sikas ne dévient pas pour autant, ils restent au bord du champ, à moins de 30 pas de Toine et d'Augustin.
- C'est un grand secret, il faut le dire à personne... Les cerfs Sikas, les hommes disent que c'est une espèce « invasive », comme l'écureuil d'Amérique ou la tortue rouge. Ils veulent l'éradiquer, les éliminer jusqu'au dernier, alors c'est le secret des secrets, on ne les a pas vu.
- C'est cadeau de la terre, on ne les a pas vu...

Ils sont restés un moment un grand bonheur dans le cœur et un grand secret à tous les deux. Le grand secret des cerfs Sikas.
Rien que cela, c'est mieux que de lier le sang.

C'est mieux que frères de sang.


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Sam 7 Aoû 2021 - 7:26
4- Jean de la Lune


Toine a repris le chemin. Augustin semble encore sous le coup, il observe les silhouettes des Sikas dans la nuit. Ils se dirigent vers le trou d'eau stagnante au bout du fossé de drainage. Depuis quelques temps la pompe à eau est en panne, toute l'eau s'écoule dans le bas fond du fossé et forme une petite mare, avec la sécheresse c'est devenu le lieu de rendez-vous des crapauds.
C'est le cerf qui s'y jette le premier, puis la biche et les faons.
Augustin devine plus qu'il n'entend les bêtes qui boivent goulûment et pataugent dans l'eau boueuse.
A son tour il quitte à regret le spectacle et se dirige vers la voiture, il devine la grande silhouette de Toine, il se retourne une dernière fois.

C'est à ce moment-là qu'il a vu les pierres de lune.

Au début, juste une traînée très lumineuse, blanche dans la nuit, sur le coup il n'y a aucun son, il voit un éclair blanc, d'un blanc très pur, puis la traînée de feu se divise, il y a maintenant plusieurs petites lumières qui s'en détachent, une, deux puis trois lueurs de feu qui vont dans la même direction dans la nuit, une sorte de coup de fusil puis un sifflement très aigu, il entend très distinctement un impact sur le sol, comme un oiseau qui tape sur le sol, ça fait un bruit mou.
- Tu as vu Toine ?
- Ça fait beaucoup de secrets d'un seul coup, on viendra voir demain, par chance si on en trouve une...
Ils sont rentrés à regret à la Grande Bastide, on peut compter les étoiles par milliers, la voie lactée n'a jamais été aussi belle et laiteuse mais on ne distingue pas la lune noire.
- Elle est pourtant là, si tu regardes bien, on la devine...
- Elle est là, mais elle n'y est pas, maintenant il y en a un bout dans la terre, elle est dans la terre, on est tous dans la terre, même la Lune, elle est de la Terre et elle est dans la terre aujourd'hui.
Augustin parle comme Toine, il parle comme Toine quand il était sur le banc.
Il sait que Toine le comprend, il n'y a rien à rajouter à cela.

Le soir ils ont bien mangé.

Zoé a préparé le civet de « cochon », celui-là même que le frère avait tué. Ils ont mangé avec amour, religieusement.
Zoé a mis les belles assiettes, celles que l'on sort pour les grandes occasions, les porcelaines de Moustiers. Les serviettes aussi, ce n'est pas tous les jours…
Pas tous les jours non plus qu'Augustin s'essuie le bord des lèvres, pas tous les jours qu'il a envie de parler :
- La pierre c'est de la Terre. Il l'a dit, la pierre c'est poussière. Marie, c'est la marée, la mer. La mer et la terre se combattent, comme Marie Madeleine et Pierre. La pierre de ciel, les pierres de Lune, c'est pareil, on est de la terre, on naît de la terre, on revient à la terre, la Terre et la Lune c'est pareil, mais il n'est point d'eau sur la Lune...

Ils se sont levés très tôt, tous les deux, d'un seul coup. Augustin fait passer le café, il met les tasses sur la table, un sucre pour lui, deux pour Toine.
Il est bien tôt encore, Adeline ne s'est pas rendu compte que les hommes se sont levés, elle a dû se réveiller plusieurs fois dans la nuit, Benoît ne lui laisse pas beaucoup de répit, il ne fait toujours pas ses nuits.

- Tôt pour les champs, vous partez ?
Ils s'apprêtent à sortir, c'est Toine qui lui répond :
- On va aux Ceize, une autre pierre de Lune y est tombée, ou pas loin, on va y voir, couche toi il est bien tôt, tu as le temps pour le crochet maman.
Augustin est étonné, c'est la première fois que Toine dit « maman » devant lui, d'habitude il dit « Zoé ».
Zoé ne fait pas cas, sûr qu'elle va de suite oublier pourquoi ils se sont levés si vite, elle va monter dans sa chambre, prendre son tricot, le descendre, elle va allumer la télévision comme elle le fait toujours depuis qu'elle a la maladie des vieux, ça fait du bruit, ça lui tient compagnie.

C'est ce qu'ils disent, les vieux.

- Tu n'as pas mal au ventre au moins ?
C'est la rengaine, Zoé se rappelle quand Toine était petit, elle se rappelle comme ça les choses de la vie d'avant, d'il y a longtemps. Quand Toine avait mal au ventre, quand Toine disait « maman » quand il avait mal au ventre.

Alors elle préparait la moutarde, elle appliquait le cataplasme sur la poitrine.

C'est bon pour tout le cataplasme.

Si ça ne suffisait pas, elle faisait bouillir l'eau, elle y rajoutait du gros sel et d'autres choses connues d'elle seule, elle en mettait beaucoup du liquide dans le gros tube.

Après Toine mettait son derrière bien haut, elle écartait les fesses, ça gargouillait un peu, c'était bien chaud. Les lavements c'est bon pour tout aussi, comme le cataplasme, c'est tout chaud pareil, ça guérit tout, surtout ce qui ne se guérit pas assez vite avec le cataplasme.
Sauf que les cataplasmes, tu peux en faire autant que nécessaire, le lavement c'est un par jour, pas plus.

C'est à tout cela qu'elle pense Zoé, elle y pense parce que son Toine lui a dit « maman » ce matin.

Peut-être que Toine dira encore maman aujourd'hui.

Ils sont déjà aux Ceize.
Toine et Augustin sont dans un état de fébrilité absolue, ils recherchent le moindre indice, ce qu'il faut trouver c'est le petit cratère d'impact des pierres de Lune. Il n'est pas question de penser à réparer la pompe, de bichonner les cultures sous les tunnels, de « tracer » les Sikas pour savoir la direction qu'ils ont pris après avoir pataugé dans la mare du fossé d'écoulement. La seule chose qui a son importance c'est la pierre de Lune, rien que la pierre de Lune, trouver la pierre, la tenir dans la main.

Et lancer au soleil le gros caillou tout blanc.

Pas le moindre indice sur le champ. Alors ils commencent à prospecter en bordure, ils s'enfoncent petit à petit dans la garrigue, c'est beaucoup plus compliqué car la végétation y est dense.
Il y a les grands pins, la pierre aurait pu y rebondir, elle aurait laissé l'impact sur l'écorce... il faut regarder en l'air et aussi au ras du sol, mettre le nez au ras des pâquerettes, sauf que de pâquerettes il n'y en a point, c'est un enchevêtrement de ronces, d'argelas épineux, de toutes sortes de végétaux serrés et impénétrables.
Rien ne peut les détourner de cette tâche, ni la compagnie de rouges qui dévale la colline, ni le cri de l'épervier, ni l'odeur si particulière, ni même le gros lièvre qui déboule quasiment dans les jambes d'Augustin. Ce sont tous les oiseaux, les insectes, les grosses bêtes qui vont ensemble, qui suivent le même chemin, le chemin qui va de la colline à la plaine, du haut vers le bas, du chaud vers le frais.
Vers l'humide.

Même la sève des pins s'écoule vers le sol, en haut des pins, ce ne sont que flammes. Le feu qui se propage d'arbre en arbre, de ronce en ronce, de pierre en pierre...

Il est déjà trop tard, les deux hommes n'ont que le temps de comprendre, le temps de la peur, le temps de rien, de se regarder, le temps de se retourner.

Et de fuir, au plus vite, au plus tôt, tout droit, vers le bas, vers les champs.
Vers l'humide.

Toine est presque encerclé par les flammes, pourtant il est sorti de la colline, il parvient aux Ceize, il se jette dans la mare d'eau au bout de fossé de drainage, mais déjà une immense douleur lui laboure le dos, c'est insupportable...
Augustin a plus de chance, il a contourné le foyer, par miracle il ressort indemne de la colline, il se jette à son tour dans le fossé, Toine hurle de douleur tandis qu'il le charge sur son dos, c'est une bête blessée, il n'y a qu'un cri, « maman, maman... », ce cri aussi, c'est insupportable.

Cela dure une éternité, pas après pas, un véritable chemin de croix jusqu'à la voiture. Il faut faire vite, mais à chaque pas c'est à chaque fois un nouveau cri, un nouveau gémissement. Derrière, le feu embrase complètement la colline, aux abords du Ceize la température est tellement importante que même si les flammes ne parviennent pas à se propager dans les champs, le plastique des tunnels fond en quelques secondes et toute végétation à proximité de la garrigue est littéralement brûlée.

Lorsque Augustin parvient au centre des pompiers de Lambesc, Toine ne crie plus, il ne gémit même plus.

Toine a été bien pris en charge à l’hôpital de la Conception de Marseille, il a subi une greffe de la peau pour éviter une surinfection. Toine est fort, de cette force physique et mentale qui lui permet de faire face. La douleur, il la maîtrise, au début avec l'aide du petit bouton qui délivre la dose, ensuite avec les cachets qui lui sont administrés quotidiennement. Ce qui devient plus difficile, c'est cette température très élevée dans la chambre, ils disent que c'est comme ça, pour son bien, que petit à petit ils vont la baisser.

L'hôpital, c'est presque comme à l'Institut, en mieux. Les infirmières sont adorables, et puis il y a Adeline qui a pu venir au bout de quelques temps avec Augustin.

Augustin le rassure, il lui dit le travail aux Ceize, que finalement il y a eu un gros coup de chaleur, mais que s’est passé bien vite, qu'il a changé les plastiques des tunnels et qu'aux champs tout n'a pas été détruit.
Et qu'aussi, il a eu bien de la chance, qu'un pompier a perdu la vie à la grande colline.
Que Zoé a fini un napperon, qu'elle en commence un autre, plus grand, pour mettre à la salle à manger, sur la grande table, bien au milieu, là où on met le beau vase avec les fleurs.
Il parle et parle encore, il saoule de paroles, il dit le bonjour de l’Émile, du père Jean, du Martial, du « colonel » et des autres.
Il dit tous les potins du village, comment ça pousse bien là-bas, pourquoi là ça ne pousse pas bien, ce qu'il a fait, ce qu'il va faire.
Il dit, il dit toujours plus à chaque visite, un vrai moulin à paroles.
Adeline a tout juste l'occasion de parler de Benoît, souvent à la fin de la visite, juste avant qu'ils partent.

Après ils l'ont changé d’hôpital, ils l'ont mis à l’hôpital Nord pour les soins de suite et la dermatologie, c'est plus pratique d'accès, ils perdent moins de temps de trajet, ils restent un peu plus longtemps, ça permet à Augustin d'en dire un peu plus.
Mais pas pour Adeline.

Toine est sorti, les soins c'est Adeline qui les a fait à la Grande Bastide, les pansements, les huiles, surtout l'huile d'Argan tous les soirs.
Ça ne sent pas très bon, mais c'est bougrement efficace, la peau cicatrise plus vite.

Bizarrement Augustin a retrouvé son mutisme, tout ce qu'il racontait, maintenant Toine peut le voir de ses propres yeux.
Ça lui a fait plaisir à Augustin d'amener Toine aux Ceize, d'abord parce que c'est lui qui conduit la vieille voiture, c'est une première, sauf la fois où il a ramené Toine aux pompiers, mais ça, ça ne compte pas, Toine avait perdu connaissance.

Il est fier de le conduire pour qu'il voit de lui-même, que tout est réparé, même la pompe à eau.
Pour les cultures, il n'y a plus grand chose, Augustin a récolté, porté, vendu, il a tout mené de front ; les champs, la Grande Bastide pour aider Adeline qui a eu bien à faire avec Benoît.

Maintenant il est tranquille, Toine est revenu, il n'est pas encore bien costaud, mais cela ne va plus tarder, il va retrouver toute sa force, c'est une question de temps, de peu de temps.

Il est presque guéri.

Augustin, il a une chose à faire.

Un soir, après le repas il a mis sa main dans la poche. Puis il a ouvert la main bien grande, pour qu'ils voient tous. Il prend une des deux pierres qu'il a dans la paume, la plus grosse des deux, il la tend à Toine avec un sourire grand comme ça, il garde l'autre, la petite, et il la remet dans sa poche.

Toine est très ému, il dit oui de la tête.

C'est tôt le lendemain matin qu'Augustin a quitté la Grande Bastide.

Il est parti comme il était venu.

On ne l'a pas revu pendant de longs mois à Lambesc.

Les cerfs Sikas non plus.



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